Mitsuko Uchida sans chef : un monologue proche de l’aparté
Tôt ou tard, la plupart des grands pianistes mozartiens sont tentés d’enregistrer des versions des concertos en dirigeant eux-mêmes du piano. C’est parfois très réussi, comme dans le cas de Christian Zimmerman ou Murray Perahia qui reste sans doute la référence absolue dans ce dispositif. Mitsuko Uchida, après avoir enregistré une première intégrale avec Jeffrey Tate dirigeant l’English Chamber Orchestra se lance à son tour avec le Cleveland Orchestra dans l’entreprise, avec un disque des concertos n°23 et 24 reflétant les concerts donnés depuis 2002, et que l’interprète présentait comme un hommage à la direction « incroyable » de George Szell dans ces œuvres.
Lorsqu’on présente l’enregistrement d’œuvres aussi célèbres, par des musiciens aussi prestigieux, une simple analyse des œuvres telle que le propose le livret de ce disque paraît tout à fait insuffisante : pas un mot sur Mitsuko Uchida (à peine apprend-on qu’elle est l’auteur de la cadence jouée dans le premier mouvement du KV491, belle pièce d’ailleurs même si elle s’apparente plus au style des dernières sonates de Beethoven qu’à Mozart), et une photo de Severance Hall avec les musiciens debout dans des proportions qui la rend inexploitable. Il faut vraiment lire attentivement les petits caractères (ou le blog du Cleveland Orchestra) pour se rendre compte que l’enregistrement est pris sur le vif en concert, alors qu’il pourrait s’agir d’un argument commercial porteur, la prise de son n’ayant rien à envier au studio et fournissant un justificatif à la sortie de ce disque qui peut sembler faire double emploi. On ne saura pas non plus quel instrument joue Mitsuko Uchida (même si l’on suppose que le son cristallin du piano provient plutôt d’un Yamaha que d’un Steinway), ce qui pour une fois pourrait présenter un intérêt étant donné le jeu perlé et raffiné, tirant vers un aspect mécanique légèrement maniéré, quoique constamment feutré même en l’absence un peu systématique de legato.
On ne saura rien non plus des intentions de Decca quant à l’enregistrement d’autres volumes de la collection, l’inversion des numéros (le disque présente d’abord le Concerto n°24 puis le KV488, alors que la jaquette prépare au contraire à un ordre logique) laissant également perplexe, à moins de supposer, dans un esprit romantique très XIXème siècle qu’on continue à privilégier le concerto en mineur, plus spectaculaire, non seulement par la tonalité mais aussi par son effectif exceptionnellement riche (flûte, hautbois, clarinette, basson, cor et trompette par deux, timbales et cordes).
Et justement il se pourrait que l’abondance de cet effectif, rendu plus pléthorique par les pupitres de cordes de Cleveland, pose un léger problème, que l’absence de hautbois, trompette et timbale dans le concerto en la majeur résout en partie, donnant à l’orchestre des textures plus légères et diaphanes, qui permettent enfin aux bois de sortir de la masse, et d’équilibrer le rapport entre soliste et orchestre, ce qui paraît le premier but à atteindre lorsqu’on prend la décision de diriger du piano. A cet égard, il aurait été sans doute plus judicieux de maintenir l’ordre, le concerto n°23 présentant une direction plus réussie et harmonieuse que son pendant en mineur.
La longue introduction du concerto KV491 est en effet assez lourde et un peu lente, on y distingue un manque d’autorité, de curieux portandos dans les sauts d’octave des bois, peu exacts rythmiquement, en contraste avec les trémolos mécaniques des cordes qui ont tout de la scie, ce qui donne certes à l’entrée du soliste un relief accru et à l’auditeur la sensation d’un soulagement, dans la certitude d’une orientation personnelle enfin trouvée. L’impression générale demeure d’un décalage entre un jeu pianistique bourré d’intentions et de nuances qui éprouverait quelques difficultés à se caler sur une bande-orchestre standard. Il y a heureusement quelques moments de grâce au milieu de cette incompréhension mutuelle qu’évoque l’absence de dialogue, la cadence, on l’a déjà souligné, mais aussi la coda du premier mouvement où les bois et les traits de double croches du piano se fondent tout à coup en un ensemble étonnamment romantique, la respiration juste trouvée dans le larghetto en dépit d’un certain manque de moelleux des bois (ici encore la ritournelle du piano suspendu aux halètements de cordes des mesures finales est le moment le plus réussi). La variation centrale du rondo et le moment chambriste qui précède la cadence est aussi une réussite, tout comme l’envol final.
Le concerto n°23 donne une sensation d’évidence plus continue : les partenaires s’écoutent, le déroulement est plus maîtrisé, la sensation d’une succession analytique de séquences isolées diminue au profit d’un discours unifié. L’andante est heureusement magnifique, mais peut-on passer à côté de ce moment « forcément sublime » ? L’orchestre trouve dans l’allegro assai, pris dans le bon tempo, sans faiblir comme souvent, une véritable personnalité, une qualité chantante qu’il ne possédait pas jusque là, et même par endroit en plus du brio, une distance non exempte d’un humour discret.
Le jeu de Mitsuko Uchida réussit à soutenir l’intérêt tout du long, et si l’on fait l’expérience de le confronter à certaines autres versions célèbres immédiatement après l’avoir entendue, on est surpris de constater à quel point la concurrence paraît parfois scolaire ou hors-style : ce disque pourrait donc constituer une excellente porte d’entrée dans le corpus des concertos pour piano de Mozart pour ceux qui n’en possèdent pas déjà de multiples versions. On ne peut pas tout à fait s’empêcher de regretter l’absence d’un chef d’orchestre dans le concerto n°24, mais on a aussi entendu des chefs réputés faire parfois bien pire.
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Concerto pour piano et orchestre n°24 en ut mineur KV491 ; Concerto pour piano et orchestre n°23 en la majeur KV488
Cleveland Orchestra
Mitsuko Uchida, piano et direction
1 cd Decca 478 1524. Enregistré en concert les 4 et 5 décembre 2008 à Severance Hall, Cleveland, Ohio