Zappa et les pères de la symphonie

mardi 15 décembre 2009 par Fred Audin

« Francesco Zappa était un musicien de Milan qui vécut vers la fin du XVIIIème siècle. Personne ne se préoccupa de se souvenir où il était né, juste de savoir qu’il fleurit entre1763 et 1788 » : ce sont les premières lignes des notes de l’album de Franck Zappa paru en 1984, qu’on prit longtemps pour un pastiche, et qui constituait le premier enregistrement de sonates en trio (jouées au synclavier) de ce violoncelliste, dénichées dans les fonds de la Library of Congress, et à Londres, où Zappa-celui du XVIIIème siècle- acquit une certaine réputation de virtuose avant de s’installer aux Pays-Bas. L’enregistrement de deux de ses symphonies par la New Dutch Academy constitue une première mondiale.

Le SACD qui se présente sous le titre « Zappa symphonies » offre un ensemble de pages variées, représentant le développement de la musique symphonique à la cour de La Haye sous le règne du Stathouder Willem V, regroupant des partitions qui y furent composées ou publiées par les éditions des frères Hummel (Johann Julius et Burchard), lesquels refusèrent d’imprimer d’ailleurs (« non musicales et commercialement inexploitables ») toutes les partitions de Mozart soumises par son père à l’arrivée de la famille à la cour d’Orange. Seules œuvres bien connues du disque pourtant, la symphonie KV22 (n°5, dite « La Haye ») et l’aria KV23 « Conservati Fedele » (unique air de concert d’une série composée en Hollande qui nous soit parvenu) figurent au centre du programme, offrant un point de référence saisissant quant à la maîtrise que pouvait posséder le compositeur à neuf ans, même s’il emprunte encore à ses maîtres londoniens, Abel et Jean-Chrétien Bach. L’andante en sol mineur de la symphonie, tout comme l’aria, laisse une grande place aux vents, alors que le modèle traditionnel voulait plutôt que la section lente soit réservée aux cordes. On attribue cette particularité aux relations entretenues avec l’hautboïste Fischer et le corniste Spandau. Mais le plus frappant est le chromatisme, extrême, pour l’époque, de ce mouvement lent en mineur, et l’emploi dans le final d’une phrase proche de l’opéra bouffe qui servira bien plus tard de motif d’introduction au premier final des Noces. La comparaison de cette symphonie avec celle de Friedrich Schwindl publiée en 1765 (Symphonie en ré majeur opus 9 n°3) ne joue guère en faveur de ce violiste et compositeur cosmopolite qui fut très célèbre en son temps. Il faut reconnaître à sa décharge qu’il fut un des premiers à réviser et augmenter certaines de ses œuvres de jeunesse, en fonction des compétences acquises pendant ses voyages qui le virent exercer en Belgique, en Suisse et en Allemagne.

A tout seigneur tout honneur, la première œuvre enregistrée sur ce disque est une symphonie du maître de Chapelle officiel de la cour d’Orange-Nassau, le compositeur d’origine allemande Christian Ernst Graaf, fils d’un maître de Chapelle de Rudolstadt. Cette petite symphonie festive (opus 14 n°1) avec timbales et trompettes est tout à fait réjouissante et interprétée avec un entrain communicatif par Simon Murphy qui en souligne les rythmiques piquantes et la structure proche encore dans le presto final de Vivaldi et des ouvertures d’opéra napolitain. Leopold Mozart aurait pu y reconnaître (malgré l’absence de mouvement de danse) certaines caractéristiques de sa propre écriture.

Les deux symphonies de Francesco Zappa présentent la particularité étonnante de se situer à mi-chemin entre la symphonie concertante, très en vogue en France, et le concerto puisqu’elles comportent toutes deux un mouvement lent central dominé par le violoncelle, l’instrument de Zappa. La symphonie en si bémol est surnommée « The Cello symphony » en raison de la célébrité de l’adagio en mi bémol, -en fait largo assai- connu indépendamment de l’ensemble ; ce mouvement lent comporte une assez longue cadence du soliste : comme le largo de la symphonie en Ré, il exploite particulièrement le registre aigu de l’instrument. Le sous-titre de la symphonie en si bémol « symphonie concertante à plusieurs instruments obligés » reflète la présence dans les mouvements impairs d’un concertino de solistes constitué de bois, alternance à peu près unique dans la production d’époque, alors que la symphonie en Ré présente une introduction et un allegro final plus conventionnellement réservés aux déchaînements tempétueux des cordes.

La symphonie opus 24 n°1 de Carl Stamitz, fils ainé de Johann, le père de la symphonie telle que représentée par l’école de Mannheim, clôt le disque. Cette œuvre publiée en 1785 (soit une quinzaine d’années après le passage de Carl Stamitz en France) est d’une facture beaucoup plus complexe, présentant un développement aux relations harmoniques surprenantes, incluant des modulations mineures inattendues, des passages confiés aux flûtes solistes, des silences et des soupirs typiques de l’attitude préromantique de l’Empfindsamkeit. L’andante central a gagné en largeur et en importance, inclinant vers Mozart (le fils) et Haydn (Michael, le frère). Le final montre des oppositions dynamiques qui savent utiliser les timbales dans un registre piano et la conduite d’un thème secondaire lyrique radicalement différent du motif rustique principal. Bref, une œuvre qui affirme une individualité forte, et prouve que la symphonie en trois mouvements pouvait encore représenter un terrain d’innovation dans les dernières années du XVIIIème siècle.

Ce disque est à tous égards très satisfaisant : remarquablement enregistré, il propose un panorama d’œuvres rares représentatives d’un moment de la vie musicale européenne encore insuffisamment connu. La traduction française de la notice, plutôt bien faite et instructive quoique encore trop succincte, créée une certaine confusion, parlant du travail de recherche de la New Dutch Academy comme si certains compositeurs redécouverts dans les bibliothèques hollandaises figuraient au programme ; il faut se pencher alors sur le catalogue Pentatone pour s’apercevoir que cet ensemble a consacré un disque entier à la redécouverte de Joseph Schmitt –surnommé le « Haydn hollandais » parce que beaucoup de ses œuvres furent faussement attribuées à Joseph Haydn- et entre sans doute dans un projet de cycle dont on espère qu’il se poursuivra par l’exhumation d’autres partitions du catalogue des frères Hummel (Toeschi, Eichner, Filts, Ricci, Klein). Tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de la constitution en genre de la symphonie classique y trouveront un puissant intérêt.

- Christian Ernst Graaf (1723-1804), Symphonie en Ré majeur opus 14 n°1
- Francesco Zappa (actif de 1763 à 1788), Symphonie en Si bémol majeur « The Cello symphonie » ; Symphonie en Ré majeur
- Friedrich Schwindl (1737-1786), Symphonie en Ré majeur opus 9 n°3
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Symphonie n°5 en Si bémol majeur KV22 « La Haye » ; Aria « Conservati fedele » pour soprano et orchestre KV23
- Carl Stamitz (1746-1801), Symphonie en Ut majeur opus 24 n°1
- Elizabeth Dobbin, soprano ; Caroline Kang, violoncelle
- New Dutch Academy Orchestra
- Simon Murphy, direction
- 1 SACD Pentatone PTC 5186 365. Enregistré les 15-16-17 juin 2009, Grote Kerk, Maasluis, Pays-Bas



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