Paavo Järvi et Beethoven : suite et fin
Les deux derniers volumes de l’intégrale symphonique révolutionnaire entamée par Paavo Järvi il y a trois ans sont parus. Une brillante conclusion pour l’un des meilleurs cycles de ces dernières années, et peut-être de l’Histoire.
On se souvient de tout ce qui avait fait la force, la conviction, l’engagement des volumes précédents : un effectif réduit et transparent mais non dénué de puissance, beaucoup d’allant et de mordant, une exacerbation systématique des contrastes, une extrême inventivité dans le phrasé et les articulations, des équilibres instrumentaux jamais heurtés et toujours remarquablement sentis. Paavo Järvi apparaît en fait comme le meilleur compromis entre une approche baroqueuse vive et mordante et une certaine sensibilité romantique. Son style, bien qu’historiquement documenté, ne tombe jamais dans le dogmatisme et laisse une très forte inspiration musicale gouverner l’orchestre.
Nous retrouvons intactes et toujours aussi étonnantes ces qualités dans les deux volumes qui viennent d’être édités par RCA, rassemblant d’une part les Deuxième et Sixième symphonies, d’autre part la Neuvième, aboutissement du cycle. Le premier disque est parfait, inoubliable, véritablement achevé ; le second appelle quelques menues réserves mais n’affectera pas l’extrême qualité globale de l’ensemble.
Par rapport aux volumes précédents, nous trouvons ici une Deutsche Kammerphilharmonie tout aussi vive et légère, mais encore plus chantante. Les cordes sont parvenues à un legato souple et fluide qu’elles ne possédaient pas au même degré dans les symphonies enregistrées les années antérieures. C’est particulièrement criant dans une Symphonie pastorale proprement unique en son genre, alliage rare et précieux de motorique, d’énergie et de lyrisme. Les mouvements extrêmes en sont véritablement émouvants, et la Scène au bord du ruisseau, dirigée sans hâte mais sans traîner, chante et pépie comme jamais. Ce cantabile nouveau et salutaire ne doit pas toutefois cacher le trait principal de l’orchestre, qui reste son « punch » et son aptitude aux contrastes forts : l’Orage, où Paavo Järvi choisit le parti des timbales contre celui des contrebasses, peut-être pas forcément à raison d’ailleurs, est là pour nous le rappeler, et la transparence de texture de l’humoristique scherzo laisse la part belle aux bassons et aux cors pour une belle envolée pleine de gaieté. Lisibilité, poésie, énergie : trois mots qui résument dans toute sa splendeur le travail de Paavo Järvi et de ses troupes.
Ceux-ci signent une tout aussi belle réussite dans ce petit théâtre de sons qu’est la Symphonie n°2, œuvre plus puissante que la Première, mais non dénuée d’une certaine générosité lyrique juvénile. La dualité de l’œuvre, entre héroïsme et rêverie, est parfaitement rendue par une Kammerphilharmonie très inspirée, qui place fort bien ses accents dans le premier mouvement et dévoile une intériorité très chantante dans le deuxième. Le troisième volet est interprété de façon plus neutre mais l’énergie revient et reprend le dessus dans un finale plein d’humour et de sérénité. La direction du chef apparaît encore une fois très à propos, superbement dosée et pleine d’idées (écoutez le début de l’Allegro du premier mouvement).
Dans la Symphonie n°9, les qualités de l’orchestre sont les mêmes mais nous avons tout de même quelques petits reproches à formuler. Les trois premiers mouvements sont réussis, convaincants, même si la force de frappe des musiciens n’est ici plus la même, comme s’ils étaient moins chez eux : le climax du premier ou du troisième volet, le Trio du deuxième, sont autant de moments où l’intensité diminue quelque peu, ou du moins se situe en deçà de ce que l’on aurait pu espérer. Rien de honteux, certes, mais nous ne sommes pas tout à fait au niveau du reste de l’intégrale. Le prélude orchestral du finale est superbe et très bien maîtrisé dans son rapport de tempi par Järvi, mais le finale lui-même manque un peu de conviction : la marche turque est trop hâtée, les chœurs peu lisibles, et nous tombons peut-être un peu dans la banalité. Ces réserves appellent bien entendu à être relativisées : nous n’évaluons pas ici cette Neuvième pour elle-même (car elle est au demeurant fort correcte), mais nous la replaçons dans le cadre d’une des meilleures intégrales du disque, et c’est bien dans cette perspective qu’elle nous apparaît en retrait. Il y a moins de poids, moins de « découvertes » et de bonnes idées ici – ce qui ne signifie pas que la direction et l’exécution n’ont pas de qualités. Nous avons assurément affaire à une bonne Neuvième, mais nous nous attendions à mieux.
Ce cycle restera tout de même parmi les tous premiers à avoir réalisé une synthèse convaincante des nouvelles techniques de jeu issues de la révolution baroqueuse et d’une lecture sans doute légitimement romantique et expressive de Beethoven. Nous sommes gré à Paavo Järvi d’avoir réalisé ce travail exceptionnel et fort louable.
Ludwig van Beethoven (1770-1827), Symphonies n°2 en ré majeur op.36 et n°6 en fa majeur op.68 « Pastorale » ; Symphonie n°9 en ré mineur op.125
Christiane Oelze, soprano ; Petra Lang, alto ; Klaus Florian Vogt, ténor ; Mathias Goerne, basse
Deutscher Kammerchor
Deutsche Kammerphilharmonie
Paavo Järvi, direction
2 cds RCA 88697542542 et 88697576062