André Previn, l’homme orchestre
Sir André George Previn [1] dont Sony Masterworks fête, peut-être par avance, le 80ème anniversaire, est à la fois reconnu comme chef d’orchestre, pianiste de jazz, compositeur de spectacles musicaux, de cinéma, d’opéras, arrangeur, accompagnateur des plus grandes voix de la variété et de la musique classique. Même si l’on n’a forcément à travers ce disque qu’un aspect minime de toutes ces activités, il reste qu’une véritable unité se dégage de ce portrait protéiforme.
Premier report au CD d’un disque qui fut un succès commercial, le Concerto pour guitare de 1971, interprété par son commanditaire John Williams, représente bien les différentes casquettes d’un compositeur qu’on aurait tort de ne considérer que comme un spécialiste de musique légère. De facture classique, l’œuvre ne cesse d’étonner, facile mélodiquement dans son Allegretto initial, soutenu par le violoncelle qui rappelle l’équivalent chez Malcolm Arnold, sauf qu’elle n’évite pas l’usage très bien dosé des cuivres et autres pupitres susceptibles de couvrir le soliste. Après un détour par des danses de cabaret imaginaires offrant à la trompette et au hautbois l’occasion de soli brillants, on trouve un Adagio de dix minutes qui paraît décalquer avec une distance ironique et grinçante –au début quasi atonal- le mouvement lent du Concierto de Aranjuez de Rodrigo. Le finale, noté Lent et Réflexif fait intervenir un trio de guitare électrique, basse et percussions jazz, qui apportent de nouvelles couleurs au dialogue et se manifeste de façon impromptue rappelant les « contrastes » du deuxième concerto pour piano de Schedrin, ou même l’utilisation du jazz dans l’univers contemporain d’un B.A. Zimmermann.
L’écart est on ne peut plus marqué avec les quatre plages de véritable jazz reprises de disques des années 60 (Bye-bye blackbird de Ray Henderson, deux titres de Kurt Weill avec le trombone de J.J. Johnson, et A foggy day de Gershwin). En plus du talent d’improvisation de Previn pianiste, (il accompagna occasionnellement Ella Fitzgerald) ce qui peut apparaître aujourd’hui comme une vision assez sage du jazz, dérive parfois vers l’emploi de techniques déroutantes comme les superpositions polytonales de Mack the Knife dignes du plus extrême Milhaud. Le choix de Weill et Gershwin souligne que Previn se tient également en tant que compositeur à la croisée des domaines du spectacle de variété et de la musique sérieuse, dans une tradition qui remonte aux années 20 et aux premières expériences de fusion de ces styles chez Ravel ou Schulhoff.
Trente cinq ans plus tard le mélange a évolué vers un traitement plus « easy » mais aussi plus classique (les musiciens de jazz se plient ici aux conventions de la musique « savante » dans un échange de bons procédés à la Winton Marsalis), sur le thème The Subterraneans, écrit pour le cinéma, où le compositeur utilisait les cordes romantiques de l’orchestre hollywoodien de studio, appuyées sur le registre haut d’une section de jazz, reprenant des standards fondus dans une musique originale qu’auraient pu signer Alex North ou Bernard Herrmann. Le centre de gravité s’est déplacé vers Bernstein et les expériences que cet autre compositeur de « musicals » pouvait mener avec Brubeck. C’est au violon d’Itzakh Perlman (sous la direction de l’autre John Williams, le compositeur de musique de film) qu’est confié le thème tout à fait classique, aux contours viennois à la Korngold, des Quatre cavaliers de l’Apocalypse. Quittant le domaine de la romance américaine, la dernière plage du disque reprend la Vocalise écrite pour Sylvia Mc Nair, accompagnée de Yo-Yo Ma auquel Previn donna aussi un concerto. Cette émouvante berceuse fait un clin d’œil à la musique baroque par le dépouillement de son effectif. Previn, au piano de nouveau, montre ici les qualités qu’il manifesta dans la musique de chambre (avec Gil Shaham ou Anne-Sophie Mutter, un temps son épouse).
Il fallait à ce disque une Ouverture, qui rappelât qu’André Previn fut dans les années 70 le chef principal du London Symphony Orchestra, et le travail qu’il entreprit à la tête de cette formation pour populariser la musique anglaise : c’est The Wasps de Vaughan-Williams qui a été choisie, dans une version claire et rapide, où le chef souligne la parenté des passages romantiques avec certaines musiques de cinéma, tout en donnant aux rythmes des dessins piquants et anguleux. On aurait aussi bien pu se porter sur Scapino ou Portsmouth Point de Walton, compositeur avec lequel Previn eut des affinités profondes et dont il enregistra des versions absolument inégalées. On aurait peut-être aimé entendre un air d’Un tramway nommé Désir pour que le panorama soit complet, ou une chanson tirée de Right as the Rain unique album de variété que Previn dirigea pour Leontyne Price, et qui appartient aussi au catalogue RCA.
Ce disque agréable, bien construit dans ses enchaînements, et d’un éclectisme propre à séduire des publics très différents, donne envie de poursuivre la découverte, et répond bien à ce qu’on peut espérer d’une célébration festive.
Ralph Vaughan Williams (1872-1958), Ouverture « The Wasps »
André Previn (né en 1929), Concerto pour guitare et orchestre
John Williams, guitare
London Symphony Orchestra
André Previn, direction
André Previn, Thème des Quatre cavaliers de l’Apocalypse
Itzakh Perlman, violon
Pittsburgh Symphony Orchestra
John Williams, direction
Ray Henderson (1896-1970), Bye-bye Blackbird
Herb Ellis, guitare, Ray Brown, basse, Shelley Manne, percussions, A. Previn piano
Kurt Weill (1900-1950), Mack the Knife- Bilbao song
George Gershwin (1898-1937), A foggy Day
J.J. Johnson, trombone, Red Mitchell, basse, Frank Capp, percussions, A. Previn, piano
André Previn, Thème de The Subterraneans
Terence Blanchard, trompette, Joe Henderson, tenor-saxophone, Reginald Veal , basse, Kenny Kirkland, piano, Carl Allen, percussions
André Previn Vocalise
Sylvia Mc Nair, soprano ; Yo-Yo Ma, violoncelle ; André Previn, piano
1CD RCA Red Seal (Sony Masterworks) 88697 47250 2. Enregistré entre 1962 et 1999
[1] né Andreas Ludwig Priwin à Berlin, probablement en 1929 quoiqu’il donne lui-même le 6 avril 1930 pour sa date de naissance réelle, le certificat ayant été perdu lors du départ de sa famille pour les Etats-Unis en 1938.