Un Schnittke à chérir et un Elgar à oublier

mercredi 9 décembre 2009 par Benoît Donnet

David Aaron Carpenter est un talentueux altiste de 23 ans qui sait déjà ce qu’il veut, et plus encore ce qu’il vaut. Alliage d’engagement et de prétention, ce disque couplant le mémorable Concerto pour alto de Schnittke à une transcription « officielle », agréée par le compositeur, du Concerto pour violoncelle d’Elgar, suscite autant d’admiration que d’agacement devant un phénomène aussi virtuose en musique qu’en publicité.

Passons sur la photo de couverture, où l’on peut voit un jeune homme qui ressemble plus à un mannequin pour Kenzo ou Calvin Klein qu’à un professionnel de la musique. Passons encore sur le livret, qui contient des déclarations aussi culottées que : « Il est de mon devoir de changer le jugement du public sur l’alto, d’élever cet instrument au même niveau que ses frères soprano et ténor et de le présenter sous le jour qui lui est dû ». Quand on a 23 ans, et même avec un début de carrière aussi prometteur que celui de David Aaron Carpenter, un soupçon d’humilité, au moins formelle, est requis. Mais oublions : c’est la musique qui compte. Et en ce domaine, il est indéniable que David Carpenter a du talent : une sonorité riche et fournie, une évidente maîtrise technique, beaucoup d’engagement (pas forcément dans le meilleur sens) le rendent inattaquable quant à sa compétence de concertiste.

Le sens de la musicalité de Carpenter apparaît de façon claire et louable dans une superbe exécution du non moins génial Concerto pour alto de Schnittke, œuvre douloureuse, très sombre, mais riche en créativité, en influences et en poésie, qui parvient à allier – c’est rare dans la musique contemporaine – la violence du propos et l’intelligibilité de la structure. Le concerto se présente sous une forme tripartite, avec un très court mouvement lent introductif, un plus long mouvement rapide et dramatique au milieu, et une lente agonie comme conclusion. Carpenter joue ce concerto difficile, parfois virtuose (dans le volet central), souvent très exigeant quant au phrasé et aux respirations, avec aisance et surtout une maîtrise du discours admirable si l’on considère sa profondeur et l’âge du protagoniste. Assurément, Carpenter joue déjà comme un grand, dans cette œuvre qu’il aime de façon très visible.

Nous ne pouvons malheureusement pas formuler le même jugement dans la transcription du concerto d’Elgar. Transcription au demeurant assez convaincante, bien réalisée, mais où la sonorité moins dense de l’alto ne compense pas toujours l’absence des grondements et du chant dans le grave propres au violoncelle, en particulier dans l’introduction du premier mouvement ou dans le lyrisme douloureux du troisième. De plus, Carpenter choisit des tempi très lents, qui paralysent le propos, allant jusqu’au sentiment d’asphyxie (l’Allegro initial est d’un statisme plus que frustrant). Vouloir jouer la carte de la profondeur est une chose, créer une véritable tension une autre, et le soliste ne semble pas parvenir à opérer une telle performance. Dès lors, le mouvement le plus réussi est le deuxième, joué de façon plus dynamique mais quelque peu désinvolte, d’autant que la direction très molle de Christoph Eschenbach et la sonorité sourde et opaque d’un Philharmonia Orchestra assez mal capté (le son est lointain, les cordes dominent et se noient) ne donnent aucun « punch » à l’exécution. Dans Schnittke, la direction est plus engagée, et la sonorité globale et assez terne que les ingénieurs du son tirent de l’orchestre londonien convient assez bien à l’esprit du concerto. Les accompagnateurs de Carpenter ne valorisent toutefois pas vraiment son travail, et ont même tendance à l’avachir dans Elgar – même si l’auteur des grands ralentis qui mettent à terre le rythme du discours n’est pas Eschenbach.

Un disque partiellement réussi, dont la présentation ne nous incite pas à la clémence. Il faut tout de même saluer la qualité d’interprétation du concerto de Schnittke – qui nous laisse espérer que Carpenter approfondira à l’avenir son travail sans prendre l’allure et la superficialité d’une vedette.

- Sir Edward Elgar (1857-1934), Concerto pour violoncelle en mi mineur op.85 (transcription pour alto de Lionel Tertis, arrangée par David Aaron Carpentier)
- Alfred Schnittke (1934-1998), Concerto pour alto
- David Aaron Carpentier, alto
- Philharmonia Orchestra
- Christoph Eschenbach, direction
- 1cd Ondine ODE 1153-2. Enregistré les 30 juin et 1er juillet 2008 au AIR studio de Londres



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