Indispensable !

jeudi 3 décembre 2009 par Karine Boulanger

En 1954, Wolfgang Wagner vit arriver un curieux tandem dans son bureau : Hans Knappertsbusch et Joseph Keilberth. L’association avait de quoi surprendre, Knappertsbusch n’ayant que peu d’estime pour le nouveau Generalmusikdirector de Munich et Keilberth supportant mal son aîné, qu’il avait pourtant profondément admiré dans les années 1930, et désespérant de se faire totalement accepter à Munich. Pourtant, tous deux avaient mis leurs divergences de côté pour s’assurer que les frères Wagner ne fassent pas appel à un chef étranger au sérail de Bayreuth pour la nouvelle production du Vaisseau fantôme, prévue à l’été 1955. Il faut dire que le départ précipité d’Igor Markevitch en pleines répétitions de Tannhäuser l’année précédente avait laissé le festival au bord de la catastrophe. Cette fois-ci, les deux chefs d’orchestre venaient proposer un ultimatum à Wolfgang Wagner : le nouveau Vaisseau fantôme serait dirigé par Knappertsbusch et Keilberth, Keilberth effectuant la plupart des répétitions, Knappertsbusch dirigeant la première. Médusé, Wolfgang Wagner accepta et la guerre des répétitions commença, chacun des deux musiciens devant lutter pas à pas pour imposer sa vision de l’œuvre. Le résultat fut cependant exceptionnel, malgré une mise en scène sans grande originalité, concoctée par Wolfgang Wagner [1].

L’écho des représentations est connu de longue date des wagnériens, car Decca grava un enregistrement studio dirigé par Keilberth avec une distribution sensiblement identique à celle des représentations [2], et les bandes de la radio de Munich circulèrent rapidement, diffusant la première représentation, dirigée par Knappertsbusch. Cette dernière captation vient de faire l’objet d’une réédition officielle par les soins d’Orfeo, dans un son parfois un peu lointain, mais tout de même très confortable.

L’ensemble est exceptionnel, marqué par le génie de la direction de Knappertsbusch, aux tempi lents, très lents parfois, mais à l’architecture sans faille (ouverture, finales) et au sens des transitions remarquable. Malgré l’ampleur des tempi, l’œuvre ne sombre jamais dans la lourdeur, le chef semblant au contraire concentrer tous ses efforts à situer la partition dans son contexte wéberien, s’appliquant à en faire ressortir la structure issue de l’opéra à récitatifs et aria. On note l’extrême délicatesse de l’accompagnement des scènes intimistes (première scène de l’acte II, arrivée de Daland et du Hollandais à l’acte II), la retenue et la tension des grands monologues et airs (« Die Frist ist um », ballade de Senta), le magnifique lyrisme du duo entre Senta et le Hollandais à l’acte II, l’accompagnement goguenard de l’air de Daland, la joie rustaude des marins débouchant sur une tempête cataclysmique à l’entrée du chœur de l’équipage du vaisseau fantôme. Idéalement soutenus par la direction du chef, les chanteurs peuvent nuancer, oser les piani sans risquer d’être noyés par la puissance sonore de l’orchestre.

La distribution est à bien des égards étonnante et exaltante. Hermann Uhde, à la trop courte carrière, campe un Hollandais plus humain que d’autres grands interprètes contemporains tels Hans Hotter ou George London, aidé par une voix claire suggérant une certaine fragilité. Le monologue de l’acte I est mémorable, avec des mots très présents, présentant un homme épuisé, défait, qui ne peut même plus se rebeller contre son destin, au contraire de la colère déployée par un Hotter de ton plus légendaire. Le début du duo a capella de l’acte II (« Wie aus der Ferne ») résume tout le personnage, son désespoir mais aussi la lueur d’espérance qui se fait jour en découvrant Senta (aucun triomphalisme dans « So ist sie mein », mais au contraire, l’homme semble rester incrédule). Son intervention à l’acte III (« Erfahre das geschick, vor dem ich dich bewahre »), sonnant souvent comme un défi, apparaît ici pour ce qu’elle est en réalité, une quasi renonciation à Senta pour tenter de la protéger.

Astrid Varnay n’était sans doute pas la Senta idéale, en raison notamment du métal et de la couleur assez sombre de la voix, trop mûre, trop autoritaire peut-être pour une toute jeune fille. L’intelligence et la sensibilité de la chanteuse lui ont toutefois permis de composer un superbe personnage, profitant de la tenue orchestrale lui autorisant toutes les nuances, Varnay phrase rêveusement la ballade, attaquant chaque strophe mezzo forte, ne sombrant jamais dans la démonstration de puissance, accentuant au contraire la tristesse et la compassion de Senta. Le duo avec Erik renforce cette impression (« Fühlst du den Schmerz »), face à un Wolfgang Windgassen excellant à montrer la détresse du jeune chasseur et rendant au rôle toute son importance. La réaction de Varnay au récit du rêve d’Erik (« Er hub mich auf »), puis à l’annonce de l’arrivée du Hollandais, est toute aussi juste de retenue, la chanteuse murmurant ses répliques, prenant presque une voix « blanche », tant sa stupeur semble grande. Vocalement, Varnay restitue le plus possible de fraîcheur à l’héroïne qu’elle incarne et impressionne par sa longueur de souffle (duo avec le Hollandais, acte II, « Er steht vor mir mit leidenvollen Zügen »), semblant respirer avec la battue de Knappertsbusch.

Ludwig Weber, malgré une voix fatiguée peinant dans les aigus, campe un Daland bonhomme mais à l’autorité indéniable (retour du marin face à au pilote endormi, acte I scène 3) et Elisabeth Schärtel est une Mary sans reproches, ne faisant pas de son personnage une duègne. Les chœurs, enfin, sont exemplaires d’homogénéité.

Indispensable ! Puisqu’on vous le dit…

- Richard Wagner (1813-1883), Der Fliegende Holländer. Opéra romantique en trois actes
- Daland, Ludwig Weber ; Senta, Astrid Varnay ; Erik, Wolfgang Windgassen ; Mary, Elisabeth Schärtel ; le pilote, Josef Traxel ; le Hollandais, Hermann Uhde
- Chor der Bayreuther Festspiele. Chef de choeur, Wilhelm Pitz
- Orchester der Bayreuther Festspiele
- Hans Knappertsbusch, direction
- 2 cd Orfeo C 692 0921. Enregistré en public à Bayreuth, 22 juillet 1955

[1] voir W. Wagner, Lebens-Akte, Autobiographie, Munich, 1994.

[2] à noter que Testament a récemment édité un enregistrement public des représentations dirigées par Keilberth en 1955.



Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 206594

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Orfeo   ?

Site réalisé avec SPIP 2.0.10 + AHUNTSIC