Grieg/Medtner : La troisième n’est pas toujours la bonne

lundi 30 novembre 2009 par Olivier Rochart

Avant même d’évoquer le contenu de cet enregistrement, on peut déjà saluer le retour progressif de Nikolaï Medtner sur le devant de la scène musicale depuis quelques années, après une période d’oubli regrettable, pour un compositeur qui avait eu il y a quelque cinquante ans les faveurs discographiques d’un Gilels (la célèbre Première Sonate pour piano « Reminiscenza »), et avant lui d’Horowitz.

La mise en parallèle de ces deux oeuvres, si elle ne paraît pas immédiatement évidente, et semble se justifier avant tout par la volonté du duo Roussev-d’Oria- Nicolas de faire d’une pierre deux coups en enregistrant deux « troisièmes sonates », a au moins le mérite de mettre en lumière le profond antagonisme entre Grieg et Medtner d’un côté, et les mérites inégaux du jeu de Svetlin Roussev de l’autre.

Dans la Sonate n°3 de Grieg, qui est sans doute la plus connue et jouée des trois, œuvre de maturité d’un romantisme parfois convenu, mais « efficace », bien construite, on sent un violon à sa place, qui préfère toujours privilégier l’élan à un maniérisme des articulations (début du premier mouvement) qui, pour le coup, rendrait facilement cette Troisième Sonate indigeste. Grieg correspond visiblement bien à la technique de Svetlin Roussev, et sa pâte sonore s’impose du début à la fin sans qu’il vienne une seconde à l’esprit de la contester, d’autant qu’il est ici bien aidé par un pianiste dont on entend qu’il a biberonné à l’école russe ; la partie pianistique, en imitations du violon, (sur)employées du début à la fin de chacun des mouvements, ne tombe jamais dans la trivialité où pourrait la renvoyer très rapidement un accompagnateur lambda, comme on en entend si souvent au disque et en concert. Frédéric D’Oria-Nicolas est ici bien aidé par une prise de son qui laisse, non pas la part du lion, mais tout simplement sa part au piano, contrairement aux trois quarts des enregistrements de musique de chambre en studio, qui le réduisent souvent à un timide murmure insipide dont ne sortent (et avec peine) que quelques harmoniques aiguës aseptisées. Quel plaisir, donc, d’entendre un vrai pianiste, qui joue une sonate pour violon et piano, et dont la belle maturité sonore n’est pas tuée dans l’œuf par un ingénieur du son trop zélé. Et pourtant, Dieu sait, qu’entre les quelques épisodes thématiques qui lui reviennent (I, introduction du II), il est difficile de passer entre les gouttes de la mièvrerie. Ce piano, qui reste toujours viril et cependant se fond dans l’énergie idéalement déployée par le violon, prend la parole sans s’excuser mais accompagne, dans le sens noble du terme, une mesure plus loin, porte une marque qui se fait rare, celle de la tradition chambriste russe.

S’il y avait un reproche à faire à cette Troisième Sonate, ce serait finalement…la musique elle-même, d’une beauté plastique incontestable, « efficace », comme on l’a dit, mais dont l’harmonie manque cruellement de sel ; la mise en perspective avec Medtner, et son « Epica », est à cet égard cruelle à la fois pour Grieg, et aussi hélas, quoique dans une moindre de mesure, pour les deux instrumentistes.

Comment mettre en paroles l’incroyable génie concentré, ne serait-ce que dans l’introduction du premier mouvement de la Troisième Sonate pour violon et piano de Nikolaï Medtner ? Quand un aussi génial vagabondage harmonique rencontre un dépouillement thématique quasi-monacal, sans que l’oreille puisse d’instinct identifier à quel objet musical elle est confrontée, l’envoûtement est presque inévitable.

Or, c’est précisément dans Medtner que le son de Svetlin Roussev peine à trouver une densité toujours suffisante, et on peut regretter une tendance assez nette à détimbrer dans les pianissimi, ainsi qu’à trop « attraper » les aigus par en-dessous, ce qui donne souvent l’impression assez désagréable d’une chute de tension en fin de phrase, dont souffre assez clairement l’Introduction. Du premier mouvement en général, se dégage une impression mitigée, due à l’alternance entre une couleur sonore parfois idéale, et d’autres séquences bizarrement maniérées, ou trop soulignées par le violon. D’une manière globale on regrette le choix systématique d’exagérer les accentuations dans le but probable de mettre en valeur les aspects « folkoriques » de cette sonate.

Même si le deuxième mouvement, bien plus adapté à cette approche, souffre moins de ce choix que les autres, on a parfois le sentiment d’entendre une pièce de genre jouée en bis. Et on le regrette d’autant plus amèrement, qu’il s’agit évidemment d’un choix, et pas d’un accident. Si Grieg sort gagnant d’une approche directe, essentielle et virile, Medtner perd une grande partie de sa subtilité en étant trop tiré vers la danse populaire. Objet supplémentaire d’amertume, ce répertoire est rarement enregistré, et on entend chez Svetlin Roussev, par (larges) instants, un beau sens de la ligne et du legato, dont on se dit qu’il aurait pu être mieux exploité, d’autant plus que le piano prend pour le coup, des accents (dont encore une fois on ne doute pas qu’ils soient volontaires) beaucoup trop verticaux, et adopte une sonorité manquant parfois de finesse (Andante con moto).

Quelques regrets donc, vis-à-vis de ce qui n’en reste pas moins un excellent disque, répétons-le, de musique de chambre, accompagné, chose rare, d’un livret très pertinent, et qui sort sans aucun doute de la grisaille pianistique à laquelle nous ont trop souvent habitués certains « accompagnateurs ». Il manque simplement à l’ « Epica » un supplément d’âme, qu’on retrouvait d’une manière bien différente, quoique étant moins convaincu par le violoniste, chez Repin/Berezovsky (Warner, 1996). Et il vaut toujours mieux sortir d’une écoute en louant le talent d’un violoniste, mais en regrettant certains de ses choix, que les approuver en déplorant son manque de savoir-faire…

- Edvard Grieg (1843-1907), Sonate pour piano et violon n°3 en ut mineur Op.45
- Nikolaï Medtner (1879-1951), Sonate pour piano et violon n°3 en Mi majeur Op.57 « Epica »
- Svetlin Roussev, violon
- Frédéric D’Oria-Nicolas, piano
- 1 cd Fondamenta. Enregistré à la Ferme de Villefavard en novembre 2008



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