Ja ra laj : Pourquoi pas ? mais à quoi bon ?

jeudi 26 novembre 2009 par Fred Audin

Le nom du compositeur, Sylvie Bodorova, [1] n’apparaît pas sur la jaquette du disque, peut-être afin de renforcer l’aspect traditionnel de cette suite sur des chants folkloriques d’Europe de l’Est. C’est autour du ténor Stefan Margita –au centre de la photo de couverture- initiateur du projet, que se développe la publicité du programme.

Le texte qui accompagne le disque commence par un résumé de la carrière de Stefan Margita, insistant sur ses grands rôles d’opéra (Janacek, Wagner) et citant une liste impressionnante de grands chefs sous la direction desquels il a travaillé : cette insistance sur l’aspect classique du chanteur finit par paraître un peu suspecte, comme si l’on voulait enfoncer le clou afin qu’on ne prenne pas cette suite de concert pour de la variété, tout en occultant presque l’auteur réduit au rang d’arrangeur, en présentant comme co-vedettes l’altiste et la harpiste, certes jolies, mais dont le rôle n’est pas plus important que celui du clarinettiste (Irvin Venys), de la percussionniste (Marketa Mazourova) ou des cordes de l’orchestre Quattro.

C’est d’ailleurs au traitement des ensembles de cordes, qui alternent avec des pièces mettant plus en valeur les autres solistes, qu’on reconnaît le style de Sylvie Bodorova, fait de sages dissonances et d’une polyphonie minimaliste. Mais il s’agit bien d’une recomposition et non d’une transcription de chansons traditionnelles, l’auteur étant responsable aussi bien du choix des groupes instrumentaux que de la transformation de certaines mélodies et même de l’adaptation d’une partie des textes. On pourrait comparer le projet à une sorte de KnabenWunderhorn tchèque ou au Russian Notebook de Valery Gavrilin, avec moins d’inspiration sans doute, mais puisant plus directement –sans prétendre à un travail d’ethnologue à la Kodaly- dans les sources musicales folkloriques.

La suite se compose de trois groupes, le premier consacré à des chansons des Balkans (Serbie et Montenegro), le deuxième à des chansons slovaques, la section finale, la plus nostalgique et réjouissante à des mélodies Rom, d’influence bohémiennes qui rejoignent l’intérêt cultivé par ailleurs par le compositeur pour la culture kletzmer et la mélopée orientale.

C’est dans le dépouillement mélancolique que cette musique fonctionne le mieux,Do not cry Mamma, soutenu par l’alto et la clarinette seule comme dans le joli duo de The only musician, les timbres des percussions chromatiques comme les marimbas dans Willow, willow qui font oublier les pénibles tambourins de la mélodie suivante où l’alto seul aurait suffi), les interventions de l’ensemble en tutti étant parfois surprenantes et ne parvenant pas la plupart du temps à transmettre les harmonies si spécifiques de la musique tzigane, résultat d’un traitement où transparaît peut-être un peu trop l’amour de la compositrice pour la musique médiévale, voire pour l’imitation de Glass ou Reich (You, girl) pimentée de dissonances criardes. Mais même dans la discrétion chambriste (Every little bird), ces accumulations de lignes mélodiques esseulées finissent par lasser, comme si l’on retournait sans fin dans tous les sens le même matériau.

Bien que les textes reposent souvent sur des séries d’onomatopées et que la notice donne quelques indications sur les atmosphères évoquées ainsi que des titres anglais, on regrette de ne disposer d’aucune traduction, comme si cet aspect demeurait accessoire, ce qui fait perdre une partie des effets produits par la voix de Stefan Margita, qui n’hésite pas à user du sanglot et d’autres interjections dynamiques qui demeurent pour nous relativement mystérieuses. Les quelques battements de main qui nous sortent de l’église et du chant de Noël pour retourner autour du feu de camp ne suffisent guère à relever la saveur de ce brouet d’eau claire. On aurait aimé connaître le détail par exemple de la première et de la dernière mélodie, plus originales que les autres, à l’ambiance réjouissante, même s’il semble que la dernière soit un peu légère pour servir de finale et souligne un certain manque de construction s’il faut considérer l’ensemble comme une œuvre achevée et non une collection disparate sans grands liens de « choses entendues à droite et à gauche ». Ajoutons à cela que le timbre du chanteur n’est pas forcément des plus séduisants, et qu’à moins de partager la même culture que les interprètes, on a affaire à une musique de fond sympathique mais qui n’est pas marquée au coin du génie.

En fait ce n’est ni suffisamment authentique pour emporter l’adhésion comme les orchestres de cordes des années 30, ou les fanfares de Kusturica, ni suffisamment original pour s’imposer comme une œuvre personnelle à part entière.

- Sylvie Bodorova (née en 1954), Ja Ra Laj, suite sur des motifs et des textes folkloriques (27 chansons Slovaques, des Balklans et d’inspiration Rom)
- Stefan Margita, ténor
- Martina Bacova, violon ; Jitka Hosprova, alto ; Irvin Venys, clarinette ; Katerina Englichova, harpe ; Marketa Mazourova, percussion
- Quattro orchestra
- Pavla francu, violon ; Karel Chudy, violoncelle
- Marek Stilec, direction
- 1CD ArcoDiva UP 0110-2 131. Enregistré au palais Lichtenstein de Prague les 11-14-21 et 22 février 2009

[1] voir les articles concernant Meggido joué par le Puella trio et la suite pour cordes Carmina Lucemburgiana



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