Julia Fischer dans Schubert : une présence miraculeuse
L’enregistrement de l’intégrale de la musique pour violon et piano de Schubert (dont le deuxième volume devrait paraître en avril 2010) marque la fin de la fructueuse collaboration entre la violoniste Julia Fischer et le label Pentatone. Après un accueil unanime dans le répertoire concertant, les dernières parutions (Trios de Mendelssohn, partitas de Bach) avaient divisé la critique. Dans ce bouquet final où s’illustre aussi le pianiste Martin Helmchen, les seules réserves iront éventuellement au choix du répertoire, l’interprétation étant irréprochable, ce qui n’était le cas d’aucune des intégrales existantes.
On lira, ici ou là, et jusque dans la notice du disque, qu’il existe une parenté frappante entre la sonate en ré majeur et la sonate en mi mineur KV304 de Mozart. Or, à l’écoute, c’est plutôt dans la phrase initiale de la sonate en sol mineur, considérée comme la plus « romantique » et authentiquement schubertienne des trois « sonatines » de l’opus 137 que la rhétorique est éminemment proche de cette sonate inachevée de Mozart, élément qui devrait donner à penser sur l’anticipation stylistique de Mozart, plus que sur l’archaïsme allégué de Schubert, dont les « duos » pour piano et violon (c’est avec sonatine, le diminutif d’époque) sont regardés avec condescendance, sous prétexte qu’il les composa à l’âge de 19 ans et qu’ils ne furent pas publiés de son vivant.
Si l’on ne cherche dans Schubert que l’agitation inquiète et les fulgurances déchirantes pré-beethoveniennes des derniers quatuors, il est certain qu’on passera à côté de ces pages, qui sont pourtant caractéristiques du compositeur, par la simplicité et le pur ravissement qu’elles procurent. Encore faut-il qu’elles soient bien jouées jusque dans plus infimes détails : et c’est ici le cas, le phrasé attentif et élégant des deux musiciens formant un véritable duo, où chacun écoute l’autre, quitte à savoir disparaître pour laisser parler la voix dominante, sans forcer le trait. Comment résister à l’enchantement du mouvement initial de la sonate en la mineur, où les partenaires se répondent avec une délicatesse et une évidence proche de la Cinquième sonate de Beethoven ? Le jeu de Martin Helmchen et de Julia Fischer est constamment varié dans l’intention et les intonations ; il n’y a ni répétition, ni longueur.
La prise de son qui peut surprendre au début par le relatif étouffement du son, les passages au second plan du violon, se déploie petit à petit dans un équilibre radieux.
Ecoutez dans le menuet de cette même sonate en la comment chaque instrument prolonge la phrase entamée par l’autre. La parfaite justesse de ton traduit immédiatement la présence de deux musiciens d’exception. Finale irrésistible encore par l’articulation des moments dramatiques du développement, et le retour de la phrase innocente du rondo, parée des nuances les plus subtiles, qui résiste à toute ostentation démonstrative.
D’un simple ostinato d’accompagnement, Julia Fischer fait un chant discrètement nostalgique dans l’allegro giusto de la sonate en sol mineur, œuvre dont la construction, pour simple qu’elle semble aujourd’hui, défie les conventions du classicisme viennois, avec modulations inattendues, et, dans son exposition, la mesure de trop. L’andante, véritablement dans l’esprit de Mozart, avec ses mystérieux silences, est d’une évidence confondante. Dans ces trois sonatines, dédiées par Schubert à son frère, Ferdinand, on accède directement à l’intimité du compositeur, nullement préoccupé par la pensée de satisfaire un public.
Malheureusement, l’enchantement se dissipe à l’écoute du Rondo brillant opus 70 écrit dix ans plus tard pour le violoniste Josef Slavik. Cette œuvre de démonstration ressemble aux innombrables paraphrases d’opéras en vogue, écrites par les virtuoses du XIXème siècle, avec acrobaties obligatoires mais totalement dépourvues d’imagination hormis une introduction lente un peu moins impersonnelle (mais dès l’entrée en fanfare, la cause est entendue !). On ne peut en tenir rigueur aux interprètes qui jouent le jeu, avec cette fois presque trop d’intelligence et de sensibilité au regard de la vulgarité du thème principal et d’un accompagnement de piano indigent qui n’atteint même pas l’intérêt des pompes des Marches hongroises. On oubliera donc cette plage pour se repasser en boucle les trois sonatines qu’on écoute sans la moindre lassitude.
Les œuvres de Schubert pour violon ne remplissant pas tout à fait deux cds, la maison de disque annonce que le volume suivant permettra d’entendre en complément de programme la Fantaisie en fa mineur à quatre mains, avec Julia Fischer au piano, ce qui constitue sauf erreur une première, puisque, également douée pour les deux instruments, elle n’a jusqu’alors fait montre de ses talents de pianiste qu’en concert (dans le concerto de Grieg notamment). Elle n’a sans doute pas fini d’étonner son public, son répertoire enregistré s’étant concentré jusqu’ici surtout sur les classiques alors qu’elle possède parfaitement le concerto de Berg et des œuvres de musique de chambre plus contemporaines encore.
Ne croyez pas ceux qui prétendent qu’on peut se passer des sonates opus 137 de Schubert ; c’était peut-être le cas pour Manze et Eggar chez Harmonia Mundi (qui se limitent aux quatre sonates avec un pianoforte désagréablement résonnant), ou Laredo et Brown republié chez Brilliant qui n’avaient que l’avantage du prix : dans l’interprétation de Fischer et Helmchen, elles sont indispensables.
Franz Schubert (1797-1828), Sonate (Sonatine) en ré majeur D. 384 (opus 137 n°1) ; Sonate (Sonatine) en la mineur D.385 (opus 137 n°2) ; Sonate (Sonatine) en sol mineur D.408 (opus 137 n°2) ; Rondo en si mineur « rondo brillant » D.895 (opus 70)
Julia Fischer, violon
Martin Helmchen, piano
1SACD PentaTone classics PTC 5186 347. Enregistré au Concertboerderij Valthermond (Pays-Bas) du 3 au 5 janvier et du 3 au 5 juillet 2009