Bo Skovhus et Sony font voler un O.S.N.I dans le ciel discographique

lundi 16 novembre 2009 par Carlos Tinoco

Si, à distance d’un siècle et quelques, on fait la leçon à Félix Mottl, chef d’orchestre wagnérien et compositeur à ses heures en lui disant : « Monsieur ! On n’orchestre pas des lieder de Schubert ! Quel contresens ! Croyez-vous pouvoir sans frais remplacer l’intimité du dialogue avec le clavier par un accompagnement orchestral ? », on aura tous les mélomanes de notre côté. Malheureusement le bougre n’est pas seul : sur ce disque proposé par Bo Skovhus figurent aussi des orchestrations de Reger, Britten, Webern, Brahms, Nielsen, Berlioz et Rasmussen. Curieux comme on peut soudain se sentir tout petit ! Courage, maintenons notre opinion : ces tentatives et ce disque sont une incongruité, sinon une absurdité. Est-ce à dire qu’on ne peut y prendre de plaisir ? Loin de là car, non seulement l’interprétation est pleine de qualités, mais l’écriture orchestrale choisie par ces différents compositeurs, outre qu’elle nous révèle la manière dont chacun s’appropriait Schubert, est aussi une suite de procédés habiles pour contourner un obstacle dont, évidemment, ils avaient bien conscience. Quant au travail de Rasmussen sur Schumann, il est moins choquant, sans doute du fait des spécificités de l’écriture schumannienne. En bref : on n’aime pas trop ça, mais on gardera précieusement le disque !

L’affaire commence tout de même très mal : Ständchen passé à la moulinette de Felix Mottl, ça devient une pâtisserie écœurante dans laquelle flotte un très vague parfum schubertien en fond, derrière le sucre des cordes. On admire tout de même l’engagement de Bo Skovhus dont la voix agréable (à défaut d’une rondeur ou d’un timbre inoubliables), l’engagement et la diction sont irréprochables. Puis viennent Max Reger et Britten et on commence à dresser l’oreille. Evidemment, ça reste un peu dérangeant mais ils ont l’habileté de tenter des solutions dans le tissu orchestral, en s’appuyant notamment beaucoup plus sur les bois (Britten va jusqu’à proposer dans Die Forelle un quasi duo pour clarinette et voix qui, ma foi, est assez à propos et pas dénué d’une grâce très schubertienne – ou brittenienne). Webern dans Ihr Bild fait du Webern : on est sûr que jamais Schubert n’aurait orchestré ainsi, surtout l’introduction orchestrale, mais le dialogue est subtil. Brahms et Nielsen trouvent des accents opératiques (Prometheus par ce dernier, c’est du Wagner), et Berlioz ramène Erlkönig à son propre univers avec un savoir-faire qui rend la chose évidente pour qui consent à oublier Schubert.

Finalement, à mesure que le disque se déroule, on se prend d’attachement pour la sincérité admirable avec laquelle Bo Skovhus et tous ces gens tentent de faire faire de l’opéra à un compositeur dont le génie ne pouvait tout de même pas en rester à Fierrabras. Pour le cas Schumann, c’est Rasmussen, compositeur contemporain, qui a assuré l’orchestration de cinq lieder, après avoir assuré celle de Der Tauscher de Schubert. Peut-être parce que le geste est plus humble et plus distancié, réussit-il à créer un objet moins bizarre. Peut-être aussi parce que la fragmentation du discours schumannien s’accommode plus facilement d’un traitement orchestral où les pupitres se répondent en écho. Cela ne suffit pourtant pas à nous convaincre de la nécessité de ces transpositions.

Un disque pour les amateurs de curiosités en somme ; il en faut aussi.

- Leise flehen meine Lieder
- Franz Schubert (1797-1828) et Robert Schumann (1810-1856) : Lieder orchestrés
- Bo Skovhus, baryton
- Orchestre Symphonique National du Danemark
- Stefan Vladar, direction
- 1 cd Sony Classical. Enregistré au Danish Radio Concert Hall les 23-24 et 26-27 mai 2006



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