Un Don Giovanni londonien

dimanche 1er novembre 2009 par Pierre Philippe

Il ne manque pas de Don Giovanni en DVD. En voici encore un nouveau, le quatrième au catalogue de l’éditeur Opus Arte, une version qui malgré quelques points forts ne bouleverse pas la discographie.

La mise en scène proposée sur ce DVD, disons le tout de suite est assez inégale. Si le début est intéressant, présentant un élément de décor tournant qui semble pouvoir donner vie à la scène, on se rend rapidement compte que rien de bien nouveau n’arrive après quelque temps. L’élément de décor bouge, tourne, change de texture, mais cela reste sombre et triste. Il y a bien quelques bonnes idées, ou des moments qui veulent en jeter plein la vue du spectateur, mais cela donne plus l’impression d’une démonstration que celle d’une réelle mise en scène, tellement ces éléments sont isolés. La direction d’acteurs est de manière générale assez bonne. Il faut dire que la majorité des chanteurs ici réunis sont des acteurs très convaincants. Du point de vue du traitement des personnages, on reste dans la tradition, mis à part pour Don Giovanni, traité ici comme un rustre, un homme sans aucun savoir-vivre. Même pas le verni minimum qu’ont la grande majorité des Don Giovanni : c’est une bête. Le personnage le plus problématique est sans doute Donna Elvira. En effet, on ne comprend pas le bouleversement de cette femme. Elle fait son entrée telle une chasseresse lors d’un safari, sur une chaise à porteur, le fusil à l’épaule, et brusquement, on retrouve la Donna Elvira éplorée et humaine : elle passe de la furie ridicule à l’amante dramatique sans transition. Au final, mis à part quelques images fortes, des acrobaties de Don Giovanni et des effets faciles, on ne gardera pas grand chose de cette mise en scène. Les costumes sont globalement beaux, même s’ils ne mettent pas forcément en valeur les chanteurs (quelle idée d’affubler Joyce DiDonato de cette perruque et de ces robes qui lui vont si mal ?). On notera quelques incohérences comme l’air « Il mio tesoro » de Don Ottavio chanté à Donna Elvira et à Zerline (Donna Anna se trouvant alors sur un autre niveau du décor et bien trop loin de son chevalier servant), ou la non-apparition du commandeur dans le cimetière. Par contre, les relations entre les trois femmes sont très justes. L’amitié que l’on sent naître et se développer n’est pas qu’une recherche de vengeance commune, on sent un lien plus profond entre ces trois personnages.

Musicalement en revanche, on est beaucoup mieux servis, malgré un gros point noir : le Don Giovanni de Simon Keenlyside. Etait-il malade durant ces représentations ? Est-ce un choix délibéré ? Toujours est-il que son chant fait régulièrement tiquer, par des faussetés, des attaques aléatoires et une ligne heurtée. Il n’y a aucune séduction dans cette voix, même dans la sérénade ! C’est violent, sec et sans charme. Il y a des nuances, mais elles ne font pas tout et les intentions ne sont pas suivies par la voix. Bien sûr, le personnage de Don Giovanni est un grand seigneur dévoyé, mais il en a tout de même conservé l’éducation et le charme. Ici nous n’en trouvons rien. On peut louer la force d’interprétation, les talents scéniques, mais vocalement, cela reste assez difficile, surtout face au plateau qui est réuni autour du rôle titre.

Commençons par Eric Halfvarson, Commandeur un peu vieillissant, mais d’une autorité toujours souveraine ! Son apparition lors du finale est tout bonnement terrifiante : la voix est profonde, noire et puissante, et il ne faut pas oublier le physique et la présence du chanteur. C’est une véritable main de Dieu qui est là, une main froide et vengeresse. Le couple de Zerline et Masetto nous propose deux jeunes chanteurs, tous deux très bons. Les voix sont saines et belles, et les acteurs très bons. Un petit plus tout de même pour la Zerline de Miah Persson qui irradie de jeunesse vocale, nous donnant un portrait très frais mais non niais de la paysanne.

Pour Don Ottavio, Ramon Vargas nous offre sa voix sur un plateau. Le problème est que mise à part cette voix magnifique et bien conduite, il n’y a pas grand chose ! L’acteur reste assez neutre surtout face à ses excellents partenaires. De plus, alors que tous ont un physique particulier, apportant de la consistance à leur personnage, Ramon Vargas n’est pas très crédible. Il est en fait tout à l’inverse de Simon Keenlyside : le chant est très beau, mais l’acteur est peu concerné. Kyle Ketelsen est un Leporello qui n’a pas une voix immense, mais qui a un don pour jouer et interpréter ! Son Leporello n’est pas très sonore, mais que de nuances et de jeu vocal ! On ne peut rester insensible devant ses facéties et ses pitreries, et il est d’une crédibilité déconcertante. Et ce sans en faire trop dans la bouffonnerie.

Mais les deux triomphatrices de cette captation sont les deux dames. Marina Poplavskaya fait de Donna Anna un personnage dur et vengeur… Sa voix large rend parfaitement ce personnage, criant vengeance. Les aigus extrêmement exigeants de ce rôle sont lancés sans difficultés, et ce sans cri ni surdose de décibels. On peut noter un petit malaise dans les notes piquées de son deuxième air, mais vu la largeur de la voie et l’engagement, on ne lui en tiendra pas rigueur. Ce qu’elle fait est beau, sans étalage et avec des piani d’une grande beauté. Cette Donna Anna sait ce qu’elle veut et la voix est en adéquation avec à la fois le personnage et la partition.

L’autre grande Dame de la soirée est Joyce DiDonato, qui malgré un traitement du personnage par le metteur en scène assez moyen et des costumes inappropriés, réussit à faire de cette Donna Elvira l’égale de Donna Anna dans le drame, si ce n’est le personnage central. La voix est bien sûr comme toujours magnifique, et la partition lui laisse la possibilité d’orner les airs de manière assez discrète, mais avec un goût et une réalisation parfaits. Si le premier air se rapproche d’un air de furie, le deuxième nous la montre d’une extrême sensibilité, à la limite de la faille tellement on la sent bafouée. Mais vocalement, il n’y a pas de faille, cela reste magnifiquement contrôlé, dosant justement la voix pour donner les sentiments voulus. Un petit aigu est escamoté, mais à part cela, sa Donna Elvira est royale ! A la tête de l’orchestre de Covent Garden, Charles Mackerras nous offre une belle lecture de la partition, à mi-chemin entre une version baroqueuse et une version dite « traditionnelle ». L’orchestre est assez léger et vif sans pour autant perdre de sa densité lorsqu’il le faut. Le dosage est là aussi fort bien réussi. Du point de vue des sonorités, l’orchestre est magnifique.

Pour conclure, ce DVD est dominé par le trio des dames. Pour elles, il vaut le détour, mais il ne restera sûrement pas dans les mémoires. En effet, la faille du rôle-titre est trop importante pour être rattrapée par les autres. Ajoutons-y une mise en scène assez quelconque, on trouve un témoignage intéressant, mais qui n’égale pas d’autres versions conservées en vidéo.

- Wolfgang Amadeux Mozart (1756-1791), Don Giovanni
- Mise en scène, Francesca Zambello
- Don Giovanni , Simon Keenlyside ; Leporello, Kyle Ketelsen ; Commendatore, Eric Halfvarson ; Donna Anna, Marina Poplavskaya ; Donna Elvira, Joyce DiDonato ; Don Ottavio, Ramon Vargas ; Zerlina, Miah Persson ; Masetto, Robert Gleadow
- The Royal Opera Chorus
- The Orchestra of the Royal Opera House
- Charles Mackerras, direction
- 2 DVD Opus Arte 0947801009. Enregistré au Covent Garden de Londres, 8 et 12 Septembre 2008



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