Un Keiser pas si impérial

vendredi 30 octobre 2009 par Laurent Marty

On lit parfois que Mozart avait « donné ses lettres de noblesse » au Singspiel, c’est-à-dire à l’opéra en langue allemande. C’est faire bien peu de cas de ses prédécesseurs, particulièrement du hambourgeois Reinhard Keiser. Car c’est à Hambourg que s’ouvrit le premier théâtre public d’Allemagne, le Théâtre du Marché aux oies, pour lequel Keiser écrivit plus d’une centaine d’œuvres, avec dans l’orchestre un certain Haendel qui y fit représenter ses premiers opéras. Sa vogue diminuant, Keiser abandonna la direction du théâtre à Telemann, dont on connaît également fort mal l’œuvre dramatique.

Aussi différente de l’opéra italien que de l’opéra français, cette Fredegunda de 1715 est plutôt dépaysante : imaginez un opéra mi-allemand mi-italien, écrit dans un langage proche de celui que Bach utilise dans ses Passions, mais avec un sens du décoratif assez délirant et un goût prononcé pour les grands contrastes d’atmosphère, parfois au milieu même des airs. L’invention mélodique est parfois surprenante, l’orchestration riche et toujours étonnante. L’enregistrement de Croesus par René Jacobs, il y a déjà quelques années, avait été une véritable révélation ; on était en droit d’espérer beaucoup de cet enregistrement Naxos.

La direction très allante de Christoph Hammer trouve toujours le tempo juste, et les couleurs de la Munich Neue Hofkapelle sont très belles, plus rondes et pleines que celles de l’Akademie für Alte Musik. On découvre, d’ailleurs, un tout autre univers que celui exploré par René Jacobs, pas moins expressif mais d’une esthétique plus fondue. Un choix qui se défend parfaitement, d’autant que le continuo très fourni offre des récitatifs vivants.

Mais un opéra n’est rien sans des chanteurs, et c’est là que le bât blesse sérieusement. Le livret nous apprend en page 8, en petits caractères italiques dignes d’un contrat d’assurance, que cet enregistrement a été capté lors d’une représentation donnée par des élèves des conservatoires de Munich, Nuremberg et Freiburg. Il est tout à l’honneur des ces établissements de mettre ainsi leurs étudiants en situation professionnelle. Mais, en quoi cela intéresse-t-il le mélomane moyen ? Car on ne peut se cacher que la distribution vocale n’est pas à la hauteur de l’enjeu de la découverte. Passe encore sur les voix féminines, correctes même si certaines semblent déjà bien fatiguées et tendues. Par contre, qui a pu avoir ne serait-ce que l’idée de confier une partition aussi difficile à des ténors et barytons totalement inaptes à la vocalise ? Détail amusant, l’un des barytons semble incapable de chanter une tierce mineure et les transforme toutes en tierces majeures, d’où de savoureux frottements harmoniques. Bref, le chant est parfois si chaotique qu’on est parfois bien en peine de savoir à quoi ressemble la ligne mélodique. Les choses s’arrangent passablement dans le second CD, où les parties féminines sont plus importantes.

La prise de son correcte sur l’orchestre et parfois plus distante sur les voix, ne nous épargne aucun des nombreux bruits de scène qui finissent par envahir l’espace sonore. L’ensemble donne l’impression d’un beau gâchis, en tout cas d’un produit pas du tout destiné à être commercialisé.

Une belle occasion ratée, ce qui est d’autant plus dommage que l’orchestre, fort bon, nous fait des promesses que les chanteurs sont bien incapables de tenir.

- Reinhard Keiser (1674-1739), Fredegunda. Dora Pavlikova, Fredegunda ; Bianca Koch, Galsuinde ; Katja Stuber, Bazina ; Tomi Wendt, Chilperich.
- Munich Neue Hofkapelle,
- Christoph Hammer, direction
- 2 CD Naxos 8.660231-32. Enregistré en public du 6 au 14 février 2007 à Munich.



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