Les roses noires de Sibelius

mercredi 25 novembre 2009 par Vincent Haegele

L’intégrale Sibelius du label Bis poursuit tranquillement son chemin avec la parution de nouveaux coffrets consacrés à sa musique de chambre et à sa musique vocale. Peu de nouveautés à découvrir pour l’essentiel, notamment en ce qui concerne les mélodies : il s’agit de la réédition du magnifique corpus édité il y a de nombreuses années déjà par Anne-Sofie von Otter et son complice Bengt Forsberg, agrémenté de quelques découvertes, fragments et pièces mineures. Quant au coffret consacré à la musique pour violon et piano, il stupéfie tout autant par sa rigueur documentaire que par la qualité des enregistrements.

Il était déjà difficile de présenter un regard d’ensemble sur la majeure partie des pièces d’orchestre ou chorales que nous avons déjà présentées en ces lieux. Que dire, alors, de ces dizaines de miniatures, présentées en ordre serré et représentant des heures d’écoute ? Beaucoup de choses il est vrai, mais il arrive parfois que l’on frôle l’indigestion. Sibelius a beaucoup écrit, c’est un fait, et tout ce qu’il a écrit n’était peut-être pas destiné à connaître un jour la publication, si l’on en juge par les charmantes mais inoffensives pages consacrées au violon, son instrument de prédilection, dans les vertes années de sa carrière. La Sonate en La mineur, qui date de 1884, conjugue l’essentiel de ce propos, tant cette pièce pourrait avoir été écrite par un digne professeur de l’école austro-allemande. Et pourtant... il y a ce quelque chose indéfinissable qui laisse entendre que ce jeune homme de même pas vingt ans possède un don inné pour la musique.

I. Lieder, mélodies, fragments etc.

Contrairement à ce que l’on peut penser, Sibelius n’a pas écrit de mélodies avant un certain âge, du moins avant d’avoir achevé ses études à l’Institut de musique d’Helsingor, aujourd’hui Helsinki. Attiré par le timbre instrumental, fin connaisseur des techniques d’orchestration et de la forme musicale en général, il ne s’attelle à son travail de miniaturiste qu’au moment le plus propice. C’est un florilège de cycles plus ou moins réussis mais dont certains le mettent sans aucun doute possible à égal avec les maîtres de l’école germanique, son modèle dans l’absolu : Schubert, Schumann, Wolf.

Le premier galop d’essai a lieu avec les Sept poèmes de Runeberg, opus 13, cycle à la dimension peu développée mais d’une grande solidité et somme toute assez aride dans sa conception. Peu de place est laissée à la fantaisie. On écoutera en revanche avec une attention nettement plus développée les Six mélodies de l’opus 36, qui, elles parviennent à laisser entendre du très grand Sibelius. Tour à tour impressionniste, chambriste, coloriste, conteur et amant passionné, le compositeur donne des Roses noires d’Ernst Josephson une lecture qui suffit à elle-même, culminant dès les premières mesures et justifiant l’intitulé du présent article. Le ton est généralement plus sombre, plus inquiétant et cette dimension parvient à son apogée dans Säv, säv, susa de Gustaf Fröding. L’interprétation d’Anne Sofie von Otter, superlative, se passe de commentaires, tant la cohésion de son duo avec Bengt Forsberg se rapproche de l’unicité (on appréciera naturellement le toucher fin et délié du pianiste dont la virtuosité n’est jamais ménagée). Il en va ainsi de la plupart des cycles, opus 37, 50, 88 et 90, soit la totalité du cycle déjà paru chez Bis il y a plus de quinze ans.

On prêtera un oreille attentive aux autres cycles interprétés par de tout aussi excellents solistes (Monica Groop et Gabriel Suovanen, notamment) ainsi qu’au travail d’archéologie musicale mené dans le but de la constitution de cette intégrale : sont ainsi présentées pour la première fois un certain nombre de versions préliminaires, d’études et de réductions de la main même de Sibelius : il est évident que sa propre réduction de Luonnotar, le poème chanté avec accompagnement d’orchestre qui constitue l’un des principaux points de rupture de sa production musicale, ne saurait être passé sous silence, ainsi que ses essais concernant le cycle de Kullervo. L’ensemble est hétéroclite mais plaisant et pour peu que l’on dispose de temps devant soi, l’écoute s’effectue avec plaisir.

II. Quatre cordes, une obsession

Avant d’être compositeur, Sibelius fut violoniste, suffisamment respectable pour passer le concours d’entrée du Philharmonique de Vienne, mais manquant des qualités de virtuoses nécessaires pour le réussir. Néanmoins, c’est à cet instrument que Sibelius confie l’un de ses plus importants projets des années 1900, son unique Concerto en Ré Majeur, étape majeure de son processus compositionnel et surtout prétexte à de longues nuits d’angoisse. L’intégrale Bis n’oublie aucun détail de ce processus, présentant les différents aspects de a partition, version originale (partie piano complétée par Kalevi Aho), fragments et version finale. Le concerto s’est imposé comme la pièce pour violon du répertoire sibélien : à tort ou à raison. Car on ignore peut-être à tort quelques très belles miniatures, parmi lesquelles une pièce de 1915, formellement destinée à s’appeler sonate initialement et qui, quelques mois plus tard, prit le titre de Sonatine en Mi Majeur. Parmi toutes les pièces de répertoires ambitieuses pensées pour le violon avec accompagnement de piano, il s’agit sans doute de la plus aboutie et de la plus complexe que l’on puisse trouver. Mais fallait-il attendre de Sibelius qu’il livre un corpus de sonates digne d’un Ludwig van Beethoven ? Non, assurément : le violon est en quelque sorte un discret et fidèle compagnon, réceptacle de réflexions musicales proches de la forme lied et de la mélodie. Bien que la plupart de ces pièces nécessite un certain degré de virtuosité (Sibelius n’est ni avare de doubles cordes, ni d’arguties techniques et rythmiques), elles restent pour la plupart de charmantes miniatures, parfois de simples aphorismes, voire fragments, permettant de restituer la pensée d’un compositeur en plein bouillonnement créatif : « et si j’essayais ceci ? Et pourquoi pas ainsi ? ».

Si Anne Sofie von Otter se taille la part du lion dans le coffret réservé à la mélodie, l’équilibre est plus que respecté dans le coffret violon, où l’on retrouve avec plaisir l’excellent Jaako Kuusisto, artiste en résidence chez Bis, mais aussi Madoka Sato (remarquable interprétation de la version de chambre du Concerto pour violon) et Nils-Erik Sparf, accompagné par l’inamovible et irremplaçable Bengt Forsberg.

Voici donc sans doute possible deux coffrets parmi les moins dispensables de cette très belle intégrale qui allie sans défaillir qualité technique et qualité de présentation (mention aux copieux livrets de présentation).

- Jean Sibelius (1865-1957) : Intégrale
- Intégrale des mélodies pour voix
- Intégrale de l’oeuvre pour violon
- Artistes variés : Anne Sofie von Otter, Bengt Forsberg, Monica Groop, Helena Juntunen, Jaako Kuusisto, Madoka Sato, Nils-Erik Sparf etc.
- Enregistrements 1989-2008
- 1 coffret BIS-CD-1918/20 (Songs ; 5 CD)
- 1 coffret BIS-CD-1915/17 (Violin and Piano ; 5 CD)



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