Le concerto total et tellurique de Kimmo Hakola
Comme ses compatriotes Lindberg, Saariaho ou Salonen, Kimmo Hakola a étudié à la Sibelius Akademie d’Helsinki, où il fut l’élève de Rautavaara. Sa musique ne ressemble ni à celle des contemplatifs du grand Nord, ni à celle des tenants du spectralisme, et demeure à l’écart de tout dogme ou système, bien qu’elle emprunte occasionnellement à tous, à différents folklores comme au jazz. Qu’on adhère ou non à son langage, il est certain que la musique de Kimmo Hakola fait à première écoute forte impression, comme le ferait une éruption magmatique contemplée du pied d’un volcan.
Couronné deux fois par un prix décerné par l’Unesco (pour son quatuor n°1 puis pour Capriole pour clarinette basse et violoncelle qui reste son oeuvre la plus jouée) Kimmo Hakola a entamé depuis une dizaine d’années une carrière internationale remarquée. Son Concerto pour piano (neuf mouvements pour un total de près d’une heure) restera sans doute dans l’histoire de la musique comme l’une des oeuvres les plus monumentales pour soliste et orchestre aux côtés de celui de Busoni. Annoncé dans un premier temps pour l’année 1990, il ne fut achevé que six ans plus tard. L’oeuvre comporte des sections purement symphoniques, des solos de batterie, des cloches, une machine à tonnerre et autres percussions étranges. On s’y promène alternativement dans des atmosphères romantiques (allant jusqu’à la citation), dans des ambiances de cinéma couvrant le registre du péplum au film d’horreur, dans la plus franche atonalité comme dans la musique répétitive, et, dans la cadence centrale, dans un semblant de jazz dodécaphonique tournant autour de la gamme d’ut majeur comme un concerto du XVIIIème siècle, avant que des échelles pentatoniques ne prennent le relais, non sans un détour par le style kletzmer. Cette gamme, les répétitions d’octaves, un rythme obstiné (à métrique variable en augmentation et en diminution, impair) sont les éléments de structure repris de mouvements en mouvements. Dans la Cadenza (septième mouvement) on a presque l’impression d’avoir affaire aux animaux étranges que sont les pianistes du Carnaval des animaux, tandis que la main gauche égrène en mouvement contraire des harmonies de jazz. On passe insensiblement de l’exercice à la Czerny à ceux de Stockhausen, sous l’habillage d’une étude d’exécution transcendante qui donne au soliste, Henri Sigfridsson l’occasion de faire une démonstration technique proprement stupéfiante, laquelle justifie à elle seule l’écoute de cette fresque époustouflante. Il y a dans cette boursouflure, appuyées par une orchestration par bloc que la présence du bourdon d’orgue et des chorus de cuivres n’allège guère, un effet d’effroi tel que Berlioz cherchait à le communiquer dans le Tuba Mirum de son Requiem. Et puis aussi parfois se glisse la surprise d’un orgue de cirque que l’on s’attendrait presque à entendre entonner la romance de Lilium, des vagues soudaines de romantisme noir à la Rosza ou à la Herrmann, dignes de l’effrayant assassin d’Hangover square, dans Triste enfin, un duo chambriste avec le hautbois qui paraît imiter les tournures mélodiques mongoles avant que n’irradie dans Lux, soutenue par le métallophone, la lumière délicate et perpétuelle de la nuit arctique... une dernière improvisation schubertienne, des cordes en harmonique qui crient comme les baleines à bosses, quelques notes piquées de la harpe, et le retour au silence glacé de la banquise. Pour en donner une idée plus exacte, ce concerto démesuré qui réussit à se poser comme un résumé de toute l’histoire de la musique occidentale pourrait être comparé à un monstre préhistorique, grandeur nature, constitué de pièces de mécano ou de briques de Légo multicolores.
La Sinfonietta (2000) qui complète le disque parait discrète avec ses treize minutes, même si les dynamiques quittent rarement le registre forte. Les mêmes formules s’y retrouvent, motifs de cordes rapides, ostinatos de cuivres, absence de thématique mélodique au profit de figures répétitives ou de gammes, orchestration par couches superposées. La structure n’offre que de brefs moments de repos, qui ne sont pas compensés cette fois par une beauté particulière des timbres, créant un effet de monotonie hypnotique qui pourrait faire penser à la démarche de certains compositeurs australiens, et plus particulièrement aux symphonies de Carl Vine.
Au risque d’en ressortir abasourdi et épuisé, ce disque, au demeurant accessible à tout public, mérite l’écoute, au moins pour la performance de ses interprètes, car on a rarement entendu oeuvre aussi surprenante, qui réussit à relancer l’intérêt au moment où l’on croit avoir atteint les limites de la patience : au sens premier et élémentaire du terme, une expérience étonnante et inouïe.
Kimmo Hakola (né en 1958), Concerto pour piano (1996) ; Sinfonietta (1999)
Henri Sigfridsson, piano
Orchestre Philharmonique de Tampere
John Storgärds, direction
1CD Ondine ODE 1127-2. Enregistré au Tampere Hall de Tampere en décembre 2007