Clara Haskil : une clarté légendaire mais brouillonne

jeudi 17 septembre 2009 par Fred Audin

Clara Haskil, fut, nous dit-on adulée du public. Le texte d’Alain Lompech sous-entend qu’elle ne dut qu’à son mauvais caractère un éloignement de la scène durant les premières décennies d’une carrière en dents-de-scie. Tout l’intérêt de ces enregistrements de concert est de montrer une image moins policée de cette interprète mythique. Sur les quatre concertos de Mozart présentés ici, on compte, pour une prestation exceptionnelle, trois concerts si discutables qu’on peut s’interroger sur le bien fondé de les soumettre au public. Le nom des chefs (et pas des moindres) qui accompagnent n’est pas mentionné sur la jaquette arrière. Plutôt qu’un oubli, c’est peut-être un service qu’on rend à leur mémoire.

Concerto n°9 08 juin 1955 Lausanne

Malgré quelques bruits d’ambiance, toux et sièges qui grincent, la qualité sonore de l’archive est plutôt bonne, due sans doute au travail de restauration et de montage numérique de Jean-François Pontefract, lequel mérite amplement d’être cité, pour la clarté de la mise en avant du piano, et le gommage dans deux au moins des trois mouvements de l’acidité des bois de l’Orchestre national (RTF).

Malgré quelques accidents, certains trilles et appogiatures pris à l’ancienne, le jeu de Clara Haskil est engagé, perlé, inspiré, à la limite de l’aridité parfois, direct et volontaire. Il se renforce dans les cadences (nombreuses dans ce concerto) d’une vision très personnelle de la partition, incluant des effets de phrasé et de rubato parfois surprenants mais toujours bien sentis. L’andantino médian conserve sa fraîcheur malgré quelques cordes qui pleurent, l’exactitude rythmique des traits, les rinforzandos lui donnent un aspect moderne qui le débarrassent de toute potentielle mièvrerie, accentuant le côté pré-romantique de la reprise où l’émotion joue à plein comme dans le larghetto intercalé dans le finale, avec ses pizzicati de cordes parfaitement mis en place par Markevich. Dès que l’oreille s’est habituée au son, on se laisse prendre, on admire la discrétion d’une construction jamais ostentatoire, quand bien même la rapidité virtuose rend la prestation difficile à suivre sur la partition. Le concerto Jeunehomme paraîtra paradoxalement de loin le plus moderne des quatre.

Concerto n°19 06 septembre 1956 Besançon

Malheureusement l’Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire n’est pas conduit avec autant d’autorité par Jerzy Katlewicz, et les bois, plus présents dans l’orchestration, outre que leur son est assez désagréable, ne dialoguent guère avec la soliste qui se laisse parfois emporter par le tempo dans des irrégularités, en tentant de rattraper un orchestre qui manque de précision ; le rythme martial du thème initial ne cesse de s’affaiblir, les cordes répondent sans subtilité. Le son nasillard des hautbois est fatigant, les flûtes sifflent, les bassons sont à peu près inexistants, poussant le piano à une absence de légato systématique qui rend l’allegretto central cassant.

Le rondo prend un vilain aspect de mécanique creuse, y compris dans le fugato : si le refrain est merveilleusement énoncé, la pianiste précipite les traits virtuoses, la vigueur et la rapidité laissent de côté toute possibilité d’alanguissement et de chant, donnant l’impression d’une lecture brouillonne, qui s’accélère encore avec la cadence. L’impression perdure que l’orchestre pataud et le piano jouent l’un contre l’autre, qu’il n’y a eu qu’une course haletante afin de savoir qui arriverait en tête, pas d’accord, fort peu d’harmonie, et surtout aucune trace de jovialité ou d’humour.

Concerto n°24 08 décembre 1955 Paris

Belle introduction dramatique d’André Cluytens, où l’autorité des cordes joue à plein. Même les bois semblent meilleurs dans ce second concerto en mineur de Mozart où leur rôle est essentiel. Hélas le premier sol de la partie de piano manque de tomber à côté, ce qui fait d’emblée mauvais effet. Si elle se rétablit vite, on garde l’impression que la soliste fait un peu ce qu’elle veut sans grande considération de ce qui se joue autour d’elle. La présence de distorsion dans la bande ne rend pas le développement très agréable. La cadence, difficile, n’est pas maîtrisée. L’adagio est plus réussi, notamment dans l’échange entre piano et bois souvent à nu : on sent bien cependant qu’on est au mois de décembre car le chœur des tousseurs est très présent. Les tempi du final sont contestables (dans la partie en majeur notamment) ; l’ensemble, sec, manque de grandeur et de souffle. Seule la coda est véritablement impressionnante.

Concerto n°20 25 juillet 48 Aix

Venons-en à l’inédit qui justifie la parution de ce double CD. Le son est évidemment beaucoup plus précaire, ce qui ne permet pas de se faire une idée des véritables qualités d’Ernest Bour à la tête des Cadets du Conservatoire, à part que l’omniprésente timbale ne semble pas accordée. Et pourtant ici le jeu d’Haskil paraît (malgré les approximations usuelles du concert) beaucoup plus sensible et immédiatement émouvant, mais n’est-ce pas un effet de la distance, de l’atténuation de l’orchestre et de quelques chants d’oiseau ? Rien qui se hisse au rang de l’enregistrement, cette même année 1948, dans un tempo tout aussi vif et un son moins épouvantable, du même concerto par Maria Yudina, à part une magnifique cadence (auteur non identifié).

La romance est prise plutôt vite et l’orchestre est rapidement aux abois : en dépit d’une constante absence de légato au piano, chaque note sonne, mais on est du côté de la galanterie plutôt que dans la fulgurance d’une confession passionnée.

Le finale, où l’effrayant timbalier est un soupçon plus discret, offre l’occasion de s’emporter, mais une fois sur trois les doigts tombent à côté de la note juste dans l’exposition. La progression est difficile, comme si l’expression était constamment bridée. La reprise finale est… comment dire ? grossière et déplacée. On comprend que cette version ait échappé au vinyle, il fallait vraiment attendre un demi-siècle avant que son intérêt « historique » en justifie la publication.

On possède un enregistrement beaucoup plus satisfaisant à tous égards de ce concerto par Clara Haskil, à Montreux en 1957 sous la direction d’Hindemith, et si les mêmes écarts de tempo subsistent entre chef et soliste, le son est nettement plus supportable.

On recommandera donc ces disques aux seuls inconditionnels de Clara Haskil, encore que puissent s’en passer ceux qui connaissent déjà le concerto n°9 de Lausanne. Pour découvrir les concertos de Mozart, toute version moderne reste préférable.

-  Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
-  Concerto pour piano et orchestre n°9 en mi bémol majeur KV271 « Jeunehomme »
-  Orchestre national de la RTF
-  Igor Markevitch, direction (Lausanne le 8 juin 1955)
-  Concerto pour piano n°19 en fa majeur KV459
-  Orchestre de la société des Concerts du Conservatoire
-  Jerzy Katlewicz, direction (Besançon le 6 septembre 1956)
-  Concerto pour piano n°24 en ut mineur KV491
-  Orchestre national de la RTF
-  André Cluytens, direction (Théâtre des Champs-Elysées le 8 décembre 1955)
-  Concerto pour piano n°20 en ré mineur KV466
-  Orchestre des Cadets du Conservatoire
-  Ernest Bour, direction (Festival d’Aix-en-Provence le 25 juillet 1948)
- Clara Haskil, piano
- 2CD INA Mémoire Vive IMV081 ABM099



Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 196474

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site INA Mémoire vive   ?

Site réalisé avec SPIP 2.0.10 + AHUNTSIC