Les deux châteaux du Roi de Bohème

jeudi 17 septembre 2009 par Fred Audin

Le disque Carmina Lucemburgiana (Poèmes luxembourgeois) célèbre par avance le 700ème anniversaire de l’accession du grand-duc Jean de Luxembourg (Jean l’Aveugle) au trône de Bohême et prétend présenter à travers un programme de musique pour cordes tchèque et luxembourgeoise, les relations entre ces deux états fondateurs d’un rapprochement européen à l’époque médiévale, sous l’égide de la figure tutélaire de Guillaume de Machaut, qui fut le secrétaire particulier du premier Roi de Bohème.

Il ne faut pas se fier à la pochette qui montre une enluminure représentant le roi Jean en armes sur son cheval, l’inspiration médiévale n’étant qu’un prétexte qui permet de découvrir des oeuvres rares de compositeurs contemporains. L’orchestre Quattro tire son nom du groupe de compositeurs tchèques fondé par Otmar Macha (groupe composé de Lubos Fiser, Zdznzk Lukas et Sylvie Bodorova). L’oeuvre de Bodorova commandée pour ce disque, auquel elle participe aussi par les transcriptions de la Messe de Notre-Dame de Machaut qui encadrent le projet, trouve sa source dans diverses compositions du XIVème siècle : elle en imite la polyphonie linéaire, les frottements harmoniques de seconde et de septième et se réfère par ses titres et citations diverses au corpus de chansons contemporaines du règne du père de l’empereur Charles IV, père de la nation bohémienne. Ce n’est malheureusement pas des plus réussis, l’adjonction de percussions n’est pas heureuse et les thèmes de danse sonnent plus bulgare que tchèque, la pseudo-modernité de la composition qui imite maladroitement dans sa section finale (La bataille de Crécy) les « combats » médiévaux tombe dans une narrativité qui aurait eu du mal à rehausser même un vieux feuilleton de télévision en noir et blanc. Il n’est pas certain que les transcriptions de Machaut pour cordes s’élèvent au-dessus du niveau des tentatives du genre « Beattles go baroque ». Mais elles ne figurent que comme une intrada et un court postlude superfétatoire.

Tout le reste du programme est en revanche intéressant, même quand il ne se rattache que lointainement au concept de départ (et peut-être d’autant plus intéressant qu’il s’en éloigne). Empruntant encore au folklore, c’est d’abord la Méditation sur le Choral Tchèque Saint Wenceslas de Joseph Suk qui retient l’attention. Cet hymne (qui fit office de chant national caché sous la domination des empires étrangers) est traité avec une liberté réjouissante, alors que l’atmosphère romantique de la pièce est profondément désespérée : dans sa version pour quatuor à cordes, cette Méditation fut achevée deux jours avant la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie, ce qui explique l’urgence expressive du point culminant de la mélodie dont les paroles « Ne nous abandonne pas tandis que périssent nos enfants » anticipaient la plongée des nations européennes dans le chaos. Il pouvait paraître nécessaire de ressortir du tiroir ce chef d’oeuvre discret au ton curieusement proche de certaines pages de Sibélius.

On aimerait approfondir ce que peut donner au grand orchestre la musique d’Otmar Macha à l’écoute de sa Sinfonietta da Camera, fort bien écrite et dont les brumes modales rappellent par endroit le style de Martinu, mâtiné de quelques répétitions obsessionnelles à la Janacek. Parmi ses oeuvres de grande ampleur, Macha laissa principalement des opéras, des oratorios, mais aussi de nombreuses partitions pour les enfants et plus d’une centaine de bandes originales pour la télévision. La finesse d’écriture, la maîtrise du contrepoint, l’usage des dissonances expressives, la virtuosité de la forme font aussi penser à Honegger : l’intensité funèbre et liturgique de l’adagio a la noblesse d’une sarabande de Haendel, avec des harmonies qui appartiennent à l’évidence au XXème siècle. Le finale, tendu, est constamment inventif, maintenant jusqu’au bout un suspense à la Bernard Herrmann.

Sans atteindre pareille maîtrise, la Novelette pour saxophone alto et cordes du luxembourgeois Marcel Wengler mérite mieux que la modestie de son titre. Certes l’oeuvre de cet ancien assistant de Henze à Cologne s’étire, égrenant des larmes de saxophone sur un tapis de cordes, mais pour statique qu’elle soit, l’ambiance rêveuse parvient à dessiner les contours d’un univers plus personnel que celui des Esquisses de René Mertzig, issu lui aussi du Conservatoire Royal de Bruxelles, mais dont les tableaux font penser à l’impressionnisme à l’anglaise de la Capriol suite de Warlock. C’est agréable quoique un peu disert et sans grande conséquence.

Sans la présence de la Sinfonietta de Macha, ce disque, globalement agréable, ne séduirait que les fanatiques de cette niche de la musique classique qu’est la musique pour cordes. Tout le monde y trouvera donc un intérêt mais la satisfaction ne saurait être totale.

- Carmina Lucemburgiana
- Guillaume de Machaut (1300-1377), Messe de Notre-Dame Agnus Dei et Ite missa est (transcription pour cordes de Sylvie Bodorova)
- Josef Suk (1874-1955), Méditation sur le Choral Tchèque "St Wenceslas" opus 35a
- Sylvie Bodorova (née en 1954), Carmina Lucemburgiana pour cordes et percussions « En mémoire de Jean l’Aveugle »
- Marcel Wengler (né en 1946), Novelette pour saxophone alto et cordes
- René Mertzig (1911-1986), 3 esquisses pour orchestre à cordes
- Irvin Venys, saxophone
- Marketa Mazourova, percussions
- Quattro Orchestra
- Marek Stilec, direction
- 1CD ArcoDiva UP 01132 131. Enregistré au Studio Domovine et à la Chapelle Bohemian Bethren de Prague en janvier 2009



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