Excellent, mystérieux, mallarméen, inutile

mardi 1er septembre 2009 par Fred Audin

Le disque « concertos du XXIème siècle » est intelligemment construit : présentant trois oeuvres pour violoncelle et orchestre de compositeurs français de trois générations successives, il forme un tableau assez complet de ce que peut-être la voie « officielle » de la composition contemporaine pour ensemble acoustique, tout en offrant aux auteurs l’occasion de présenter eux-mêmes leur oeuvres, avec le concours d’un soliste de premier plan, Jean-Guihen Queyras qui s’est illustré avec bonheur dans des répertoires plus faciles d’accès.

Bruno Mantovani, né en 1974, actuellement en résidence à Lille, est rapidement devenu l’une des vedettes du monde musical français ; couvert de différents prix, il est joué régulièrement par les plus grands orchestres internationaux. Son concerto pour violoncelle marque selon lui un tournant dans sa carrière, formant la charnière vers un système de construction moins rigide : il le décrit comme une forme rhapsodique comportant plusieurs commencements avant qu’une véritable continuité se fasse jour dans cette forme en un seul mouvement qui reprend l’orchestre réduit du concerto de Schumann, sans trombone et sans autre percussion que la timbale. L’ensemble orchestral est conçu comme une sorte d’amplificateur des thèmes brefs énoncés par un soliste discret qui n’occupe jamais tout à fait le premier plan, et retourne au bout du parcours au silence de la cadence initiale, une forme qui pourrait ressembler à celle du Poème telle qu’inventée par les franckistes à la fin du XIXème siècle, plus qu’à un concerto classique de structure ternaire, et qui, comme Schumann tire son organisation d’un apparent désordre de la structure, une forme qui s’invente à mesure qu’elle progresse, dans l’esprit post-debussyste.

Il n’est pas évident que l’auditeur d’occasion en garde une impression durable, hormis une certaine sensation de suspension du temps, de parenthèse, comme un rêve dont on a oublié le déroulement, et dont on ne sait plus s’il était ou non agréable.

Cet espace onirique est aussi l’une des sources du concerto Les yeux du vent de Philippe Schoeller, né en 1952 et le moins connu du grand public parmi les trois compositeurs rassemblés ici. Le concerto « rêvé dans la nuit du 11 au 12 avril 2003 » est une réaction à la lecture d’un poème égyptien du VIIIème siècle avant notre ère : « Les yeux du vent ou l’éveil à la science du silence, ou l’éveil à la puissance universelle du souffle./ Les yeux du vent, alors voir l’invisible ». Quoique la nomenclature de l’orchestre soit ici beaucoup plus imposante, l’ensemble est utilisé avec une grande discrétion, comparé à un fauve tapi dans la jungle que le soliste éveille peu à peu à des textures vives mais de nature chambriste, aboutissant à un final concertant où la voix principale mène différent duos (avec les percussions, les flûtes) utilisant toutes les techniques de jeu et toute l’étendue du registre du violoncelle. Du largo introductif « mystérieux mais lumineux » à l’agitation virtuose de la coda, Schoeller joue du silence, non comme un néant, mais comme « ressourcement, souffle respirant, énergie pure, bienfaisante et voluptueuse » ; en effet la perception correspond bien à la description, et il reste de cette matière diaphane, dans des dynamiques douces et des tournures mélodiques parfois pas si étrangères à la tonalité, un sens des timbres et du confort sonore qui échappe à la grisaille sans jamais recourir au cri. On penserait plutôt ici à l’univers de Dutilleux, prix qu’obtint Schoeller lors du concours de composition de Tours en 1990.

Le même dépouillement se manifeste dans l’oeuvre de Gilbert Amy (né en 1936). Son concerto en sept sections enchaînées, se présente comme une sorte de journal cinématographique juxtaposant des atmosphères contrastées rythmées pas des soli virtuoses (mouvements 2-5-7) et des moments de duos où harpe et percussions orientales jouent un rôle prépondérant. Créé à Tokyo en décembre 2000, ce concerto d’une trentaine de minutes est dédié à la mémoire de Toru Takemitsu. Seul le mouvement final semble faire explicitement référence à la structure classique, feignant d’improviser un mouvement de danse dans lequel le tutti appuyé par un piano d’orchestre refait surface pour mettre en place une sorte de rondo plus conventionnel que le reste de l’oeuvre mais qui s’impose assez vite comme la partie la plus réussie, où la structure éclatée trouve enfin une cohérence immédiatement identifiable.

Jean-Guihen Queyras, longtemps actif au sein de l’Ensemble Inter-contemporain parle de l’interprète comme d’une « sage-femme de la musique », chargé de mettre au monde des nourrissons dans les meilleures conditions de viabilité. Il réussit parfaitement à transmettre les nuances et les idées des compositeurs, mais il semble que deux au moins de ses enfants soient encore grimaçants et larmoyants, trop pour qu’on puisse se prononcer avec certitude sur leur passage à une adolescence heureuse et équilibrée. Ces trois concertos restent marqués par un esprit de cercle plus attaché à produire de l’intelligent que de l’intelligible, du sens (cryptique), au détriment parfois du son. Que ce disque existe est évidemment méritoire, mais l’auditeur capable d’en supporter l’écoute répétée, et d’en retenir autre chose que le souvenir d’un vague malaise, sera également méritant. On le conseillera malgré tout pour le concerto central de Philippe Schoeller qui paraît avoir trouvé une voie plus personnelle et originale que les produits un peu stéréotypés de ses contemporains.

- Bruno Mantovani (né en 1974), Concerto pour violoncelle et orchestre
- Rundfunk-Sinfonieorchester Saarbrücken
- Gunther Herbig
- Enregistrement public au Forum de Leverkusen le 26 septembre 2005
- Philippe Schoeller (né en 1957), Les yeux du vent (concerto pour violoncelle et orchestre)
- Orchestre Philharmonique de Radio-France
- Alexander Briger, direction
- Enregistré les 5 et 6 mai 2008 au Studio 104 de la Maison de Radio-France
- Gilbert Amy (né en 1936), Concerto pour violoncelle et orchestre
- Orchestre de Paris sous la direction du compositeur
- Enregistrement public du 27 septembre 2006, Salle Pleyel
- Jean-Guihen Queyras, violoncelle
- 1CD Harmonia Mundi HMC 901973



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