Le gros Busoni
Le concerto mastodonte de Busoni - cinq mouvements, un grand orchestre avec un chœur d’hommes, une partie de piano très exigeante pour une exécution de près d’une heure vingt - est une valeur sûre pour les amateurs de piano postromantique en mal de sensations fortes. Les solistes qui osent l’enregistrer s’en sortent généralement bien étant donné qu’il est impossible de l’aborder sans une solide technique et un engagement de tous les instants.
L’une des principales difficultés de ce concerto qui n’en est souvent pas un est l’équilibre entre la partie soliste et l’orchestre, et le premier mouvement est symptomatique de ce fait : une partie de piano dense à l’extrême, presque entièrement constituée de double-croches en accords ou en arpèges, passe au second plan face à un orchestre qui, malgré une orchestration relativement spartiate, doit souvent prendre le rôle mélodique et formel. Pietro Massa et l’orchestre de Neubrandeburg dirigé par Stefan Malzew n’évitent pas dans cet enregistrement de concert les nombreux pièges de la partition : l’entrée du piano au chiffre 5 est laborieuse (mais peu de pianistes la réussissent) et le soliste n’arrive pas à s’imposer (par exemple au chiffre 9), ni à donner une continuité réelle à un mouvement qui apparait contraint.
Les choses s’améliorent quand même par la suite mais les défauts de conduite globale persistent : si le piano n’est pas toujours très précis et affiche même par moments quelques difficultés à passer la redoutable difficulté technique de la partition (le solo avant le chiffre 18 dans le deuxième mouvement), Massa et Malzew parviennent à livrer une prestation virile, d’une lourdeur qui confine à certains moments au poussif et qui trouve à d’autres une belle puissance (le climax tonitruant entre les chiffres 40 et 43 du troisième mouvement). Le disque sent le direct et souffle le chaud et le froid : certaines sections sont réussies mais plus grâce à la force du moment qu’à une maîtrise d’ensemble de la partition dont la conduite est plutôt hasardeuse, d’autant que l’orchestre, s’il réserve quelques beaux moments (entre 60 et 62 dans le quatrième mouvement), est perdu dans une réverbération assez handicapante. La fatigue se fait également sentir : la dernière cadence du IV est loin du prestissimo indiqué. Entre deux moments réussis, les tempos relativement lents, la réverbération et un manque d’impulsion laissent souvent une impression de pesanteur et d’un potentiel jamais complètement réalisé. Tout cela patauge un peu trop, s’embourbe dans le son et les épreuves techniques ou bien écrase l’auditeur sous l’orchestre, là où d’autres on pu trouver plus d’énergie (Ogdon) ou de finesse (Postnikova) dans cette partition certes très dense et difficile.
En bref, ce disque est plutôt correct mais on trouvera mieux ailleurs, et cette interprétation en demi-teinte, entre approximations et moments de vraie intensité, trop souvent laborieuse, ne bouleversera pas la discographie. On en restera plutôt à Donohoe/Elder, Ogdon/Revenaugh ou Postnikova/Rozhdestvensky.
Ferruccio Busoni (1866-1924), Concerto pour piano op.39
Pietro Massa, piano
Ernst Senff Chor Berlin
Philharmonischer Chor Neubrandenburg
Neubrandenburger Philharmonie
Stefan Malzew, direction
1 CD Genuin GEN 88122. Enregistré en concert le 17 janvier 2008.