Bernstein dynamite Schumann

jeudi 20 août 2009 par Laurent Marty

Il est toujours amusant de constater à quel point les modes critiques peuvent changer en peu de temps. A leur sortie, il y a près de vingt-cinq ans, ces enregistrements avaient été assez unanimement détestés par la presse : on y entendait, paraît-il, une Philharmonie de Vienne s’époumonant en couacs divers face à un chef à la dérive. Aujourd’hui, il n’est point de mots assez louangeurs pour chanter les vertus géniales du bouillant Lenny, ni assez durs pour vilipender les méchants Beckmesser d’autrefois.

On ne nous en voudra pas de rester entre les deux ; si les cabales d’hier se sont tues aujourd’hui, ce n’est pas une raison pour verser dans l’idolâtrie inconditionnelle. Ce serait d’ailleurs enterrer une deuxième fois Leonard Bernstein, personnalité tout sauf consensuelle, originale, provocante, controversée car éminemment controversable. Et, sans jamais nier l’excellence de certaines interprétations absolument magnifiques (Symphonie n° 9 de Bruckner, Requiem de Mozart et tant d’autres), il est tout de même très étonnant de voir parfois célébrer les qualités de mise en place d’enregistrements où le chef, en pleine opération séduction, laisse éclater son narcissisme face à des musiciens en roue libre - voir, par exemple, sa très décevante intégrale viennoise des symphonies de Brahms.

Le cas est pourtant différent ici. On connaît les affinités particulières du chef avec Schumann par sa remarquable intégrale de 1960 avec « son » Philharmonique de New York (Sony), où il montrait sa compréhension intime de la logique particulière des œuvres, tirant de ses musiciens des sonorités profondes peu coutumières des orchestres américains. Ce qu’il livre ici est à mille lieues de la cohésion de cette première version. Il s’agit plutôt d’une sorte de vision expérimentale qui semble obéir à la seule loi de l’instant, chaque mesure, chaque phrase se retrouvant sollicitée à l’extrême en une sorte de frénésie permanente.

Cette direction à effet peut se révéler rudement efficace : dans un premier mouvement de la Symphonie n° 2 (si difficile) magistral, tendu et « fou », ou le finale de la Symphonie n° 4 ardent et juvénile menant à une coda incendiaire. Une telle surcharge expressive a aussi son revers, et d’abord d’évacuer tout sentiment de progression dramatique, d’autant que les afféteries très prévisibles du chef finissent par lasser, comme ce rubato systématique qui le conduit à accélérer chaque passage piano et accélérer tous les crescendos.

Mais, même Bernstein ne peut assumer trois heures de fièvre ininterrompue, et les moments étonnants voisinent avec des ratés manifestes : un « Feierlich » de la Symphonie Rhénane totalement suspendu, hors de toute pulsation, chargé d’une émotion intense - sans doute plutôt mahlérienne que schumanienne -, est suivi d’un « Lebhaft » pagailleux et décousu. L’improvisation permanente se paie d’une certaine lourdeur d’accentuation et d’une irrégularité de pulsation qui gêne manifestement les musiciens et conduit à de fréquentes approximations : le timbalier semble totalement perdu par la battue du chef dans l’introduction « Ziemlich Langsam » de la Symphonie n° 4 (on le serait à moins) et frappe quelques coups sporadiques avant de raccrocher les wagons au bout de plusieurs mesures.

Finalement, le plus insupportable ici, à moins d’être un fan inconditionnel, c’est le spectacle de la pantomime effrénée de Bernstein, qui finit même par envoyer promener le pupitre des premiers violons d’un très joli revers. Naturellement peu enclin à la sobriété, le chef se déchaîne en un petit ballet narcissique du meilleur goût. Il dirige des épaules, mouline en dansotant à petits pas, fait des mines, prend des poses, envoie des œillades énamourées aux musiciens - d’ailleurs impavides comme un car de moines trappistes égarés chez Michou. Fortement déconseillé aux amateurs de Reiner, Monteux ou Böhm ; mieux vaut d’ailleurs couper l’image pour écouter sereinement l’ensemble. Réalisation très classique de Humphrey Burton, visiblement hypnotisé par le chef, mais l’image est relativement médiocre pour l’époque avec des couleurs délavées et quelques problèmes de contre-jour sur les plans d’orchestre dans les deux premières symphonies. Le son, nettement appauvri par rapport aux CD, sonne très clair mais sans chair et les plans sonores sont comme simplifiés. Bref, la version audio Sony reste largement prioritaire.

Un Schumann velléitaire, inégal, hautement personnel, parfois irritant mais, aussi, toujours surprenant. Il se passe quelque chose à chaque mesure, quitte à ce qu’il se passe un peu n’importe quoi. Evidemment, on peut juger que ce n’est pas ça, les symphonies de Schumann, et l’ensemble, très irrégulier, est parfois tout simplement mal maîtrisé techniquement. Mais les amateurs de sensations fortes et les jusqu’au-boutistes de Bernstein devraient tenter cette expérience hors norme.

- Robert Schumann (1810-1856), Symphonies n°1 en Si bémol majeur, Op. 38 « Le Printemps » ; n°2 en Ut majeur, Op. 61 ; n° 3 en Mi bémol majeur, Op. 97 « Rhénane » ; n° 4 en ré mineur, Op. 120
- Wiener Philharmoniker
- Leonard Bernstein, direction
- Humphrey Burton, réalisation
- 1 DVD Deutsche Grammophon 001227209. Filmé à Vienne entre 1984 et 1985.



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