La réduction au catalogue

dimanche 2 août 2009 par Thomas Rigail

Timpani, assisté de l’excellente équipe de l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg dirigé par Arturo Tamayo, prouve encore son courage éditorial avec cette première mondiale d’Il catalogo è questo de Sylvano Bussoti, vaste fresque pour le moins difficile d’accès, écrite entre 1976 et 1988.

Ancien élève de Dallapiccola, s’inscrivant dans les années 1950 dans une esthétique sérialiste, Sylvano Bussotti est après sa rencontre avec John Cage à Darmstadt attiré comme tant d’autres par le hasard et l’indétermination, avant d’évoluer dans une esthétique qui mêle académisme post-sériel, influences dadaïstes et surréalistes et intentions provocatrices ou érotiques à teneur homosexuelle ou sadomasochiste (Couple, Pièces de chair, Passion selon Sade) qui puise chez Sade ou Artaud, qui s’incarne dans une graphie des partitions extrêmement complexe et déconcertante (portées inclinées et mélangées, gribouillages, notes éclatées dans des espaces sans portées, musique formant des dessins sur la page...). Associé à Cathy Berberian, il développe à partir des années 60 dans une tendance à l’art total une série d’opéras (Lorenzaccio) et d’œuvres vocales qui travaillent le rapport entre texte, musique, costumes et décors, les réalisant la plupart du temps lui-même et interprétant certains rôles – il est compositeur mais aussi écrivain, peintre, metteur en scène, décorateur... Malgré tout cela, nous sommes chez lui, sur le plan strictement musical, dans une esthétique pleinement héritée des années 60 et du Domaine musical de Pierre Boulez, qui n’a quasiment pas évolué depuis cette époque. Face à une œuvre de plus de deux heures dans ce style, on serait tentés de penser la même chose que ce même Pierre Boulez écrivait dans une lettre [1] en 1966 à propos de la Passion selon Sade : « cela doit être furieusement emmerdant ».

Il est vrai que l’œuvre semble sortie d’un autre temps, tout en étant déjà à la fin des années 80 en retard sur son époque : gargantuesque, entièrement atonale en dehors de quelques citations égarées dans la texture orchestrale, ultra-complexe, indéchiffrable, elle semble toute entière dédiée au geste strictement instrumental. Par chance, le geste est souvent virtuose, mais on peut se demander si cette vaste machine à la fois ultra-rationnelle - ce que l’on suppose par son esthétique post-sérielle affirmée et ses références intellectuelles - et anarchiste - par l’usage du graphisme et surtout le rendu sonore dont il est vain d’essayer de tirer spontanément une forme compréhensible par-delà la succession d’épisodes plus ou moins denses ou caractérisés - a encore du sens aujourd’hui. Le titre de l’œuvre vient très certainement de l’air du catalogue de l’acte I, scène 5, de Don Giovanni de Mozart :

- « Madamina, il catalogo è questo
- Delle belle che amò il padron mio ;
- un catalogo egli è che ho fatt’io ;
- Osservate, leggete con me. »

Voici donc un catalogue, mais un catalogue de quoi ? Les titres des parties et d’un certain nombre de sections (malheureusement pas indiqués sur le disque) paraissent être une liste des inspirations récurrentes du compositeur, et en premier lieu, le corps qui danse : la volonté d’art total et l’intégration de plus en plus marquée de la danse dans ses œuvres poussent Bussotti à adopter pour toutes ses pièces le nom générique, et pompeux, de « Bussottioperaballet ». Il catalogo è questo, malgré son caractère symphonique, prolonge cette intégration : la première partie, Opus Cygne, sous-titrée « Sinphonie Coreigraphique d’apres Pierre Combescot », a débuté sous la forme d’une musique de balais et en garde les traces. La première section, divisée en « la classe de garson » et « corps de ballet » cède le pas à des « nudi per flauti e fiati gravi » (« Nus pour flûtes et cuivres graves ») avant une troisième section notée « Raramente », qui renvoie à Rara, personnage allégorique inventé dans le Rara requiem de 1969, présent dans plusieurs partitions du compositeur et représentant Romano Amidei, le compagnon de Bussotti, qui revient dans la deuxième partie de l’œuvre, Ragramma, intitulée Raragramma sur la première page de la partition (reproduite sur la pochette du disque et représentant deux RA répartis sur tout l’orchestre).

A cette mise en exergue du corps s’oppose la forme musicale pure : « intermezzo », « timpani » (un solo de timbales), « Calando Symphony » (un mouvement symphonique qui débute en quelque sorte par le climax final)… La troisième partie de Ragramma, intitulée « Paganini », sous le patronage du grand violoniste et dans une forme de concerto, fait coïncider les deux approches thématiques en se développant en un « capriccio e catigo » (capriccio et châtiment), « l’éducation à la danse » et « a una forma del corpo ». La quatrième partie opte pour sa part pour des références plus littéraires. Mais ce brassage de thématiques est quasiment imperceptible à l’écoute et il est difficile d’entendre de quelle manière elles fondent la structure, les couleurs ou le style de la musique. Certes, certains titres renvoient sous des termes parfois imagés à des formes plus ou moins définies : « L’Enfant prodige » (Bussotti fut lui-même un virtuose du violon dans son enfance) relève du concerto pour violon, « Paganini » du concerto pour flûte malgré son faux début au violon solo et « Timpani » met en avant la timbale - mais les instruments solos sont une constante de l’orchestration, avec de longues sections qui leur sont dédiées à plusieurs reprises, sans que les sections spécifiquement attribués aux solistes ne s’en diffèrent autrement que quantitativement. De même la forme de « Calando Symphony » semble s’accorder avec le titre dans son saisissant début mais ses 14 minutes oscillent ensuite entre longues sections d’éclatements post-Bouléziens et de rares moments d’orchestration furieuse, et s’achèvent sans qu’on s’en rende bien compte. Malgré les thématiques, pas de trace de danse, de corps, ou de sensualité ici, c’est l’abstraction du geste instrumental pur, de la complexité de la structure, jusque dans les citations qui surgissent sans s’intégrer à un réseau de sens, qui prennent ici le pas sur toute intention extérieure : l’œuvre est un remarquable objet scintillant, souvent impressionnant dans le détail, mais qui peine à atteindre une dimension supérieure sur la longueur et finit par ressembler à un catalogue de moments d’orchestration plus ou moins brillants qui écrasent l’auditeur plutôt qu’ils ne l’invitent à entrer dans un univers sonore. Les solistes déploient toute la gamme des effets contemporains de leur instrument, le piano égrène ses clusters, les trombones glissent, les flûtes lancent leurs notes suraiguës et leurs traits de quintolets, les percussions à clavier papillotent derrière les agrégats de cordes, les voix se superposent dans des rythmes désordonnés, et les instruments s’éclatent dans l’espace de la page toute entière noircie, mais la complexité du système musical semble nier toute possibilité d’incarnation de ce qui se présente pourtant dans une perspective sensuelle. L’esprit organisateur est puissant, mais la perception sensible et l’humanité se dissolvent dans le mécanisme orchestral. Incarnation des sens étranglés dans la rationalité mécaniste et scientiste moderne ? Mais Il catalogo è questo relève plutôt d’une sorte de nouveau classicisme, enfant d’un post-sérialisme qui a dépassé l’époque des innovations, fermé sur lui-même, replié sur ses formes et ses fantasmes de culture, et avec la distance du temps, malgré l’évidente virtuosité de l’écriture, l’œuvre est quelque peu réduite à une curiosité de foire, un monstre des tours d’ivoires de l’hyper-complexité des années 60, faits de miroitements orchestraux qui tiennent autant de la beauté fugace que de l’automatisme d’écriture. De fait, l’audition de l’œuvre fait osciller entre l’impression d’avoir entendu cette musique des dizaines de fois, un réel intérêt pour des séquences saisissantes de complexité et de virtuosité technique - surtout quand comme ici les interprètes relèvent avec brio le défi d’exécution - et un ennui poli.

La troisième partie, Trittico, est la plus satisfaisante : « Intermezzo » est une pièce équilibrée formellement, dominée par un alto solo, avec quelques belles sections de larges clusters. « Timpani » est un intéressant solo de timbales avec quelques ponctuations de l’orchestre (avec un beau passage de harpe et de cloches). « Florentinata » débute sur une section à la pulsation presque traditionnelle avant de se perdre dans un labyrinthe similaire à « Calando Symphony ». On retiendra aussi le premier mouvement de la quatrième partie, « H3 », qui dure à lui tout seul près de 30 minutes, et qui se distingue, malgré des longueurs, par ses citations chantées par un baryton, ses irruptions tonales (à 16’), son utilisation plus traditionnelle du rythme (autour de 23’) – le tout évidemment pris dans un enchevêtrement atonal. Les parties suivantes prolongent sur près d’une demi-heure supplémentaire ces éléments qui font respirer la masse de l’orchestre, avec adjonction d’un chœur pour la toute dernière partie.

La pauvreté du livret, réduit à une lettre de Mauro Castellano à Sylvano Bussotti sans même les textes chantés, n’aide en rien à entrer dans cette œuvre qui aurait mérité quelques explications formelles ou au moins historiques. On a connu Timpani plus prodigue en explications, notamment dans sa très belle série de disques consacrés à Xenakis. C’est très dommage pour une œuvre d’une telle ampleur et loin d’être immédiatement accessible, qui a bien besoin d’un peu d’éclaircissements, ne serait-ce qu’une note d’intentions du compositeur, pour que l’auditeur s’y retrouve. Sur le plan de l’exécution, c’est au contraire remarquable : magnifiques couleurs de l’orchestre, précision continue dans une œuvre pourtant très difficile à jouer, remarquables solistes, c’est irréprochable et on ne peut qu’être admiratif devant un tel travail pour un répertoire qui par son style difficile est destiné à demeurer confidentiel.

Peu novatrice en soi et dans la lignée des œuvres de Bussotti des années 1970, Il catalogo è questo, virtuose et mégalomane, est donc difficilement pénétrable. Il y a néanmoins matière à être fasciné et les amateurs de post-sérialisme ne devront pas hésiter à pencher une oreille sur cette œuvre – d’autant plus quand elle est aussi remarquablement interprétée qu’ici. On ne pourra guère tenir rigueur aux autres de se sentir perplexes devant ce beau bijou abstrait issue d’un esprit remarquable par certains aspects mais qui n’a guère plus de sens pour beaucoup d’auditeurs d’aujourd’hui.

- Sylvano Bussotti (1931 - ) : Il catalogo è questo
- Olivier Lallouette, baryton
- Philippe Kahn, basse
- Philippe Koch, violon
- Ilan Schneider, alto
- Markus Brönnimann, flûte
- Simon Stierle, timbales
- Ensemble vocal Aquarius
- Orchestre Philharmonique du Luxembourg
- Arturo Tamayo, direction
- 2 CD Timpani 2C2114. Enregistré à Luxembourg en 2006.

[1] AGUILA Jésus, Le domaine musical, Fayard, 1992, p.307.



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