Brahms au quotidien
Hyperion condense en un seul coffret des années de travail patient autour de la musique de chambre de Brahms. Par musique de chambre, entendez l’intégralité des pièces réunissant plus de deux musiciens, chanteurs exclus : la musique pour piano seul et les mélodies sont absentes, et compte tenu de la taille déjà imposante du coffret, on comprend aisément pourquoi. Cependant, cette rétrospective était-elle indispensable ?
D’emblée, un mot vient à l’esprit pour qualifier cet ensemble : hétérogène. Hétérogénéité des musiciens (eh oui, nous n’avions jamais entendu parler de Krysia Osostowicz auparavant, à tort peut-être, mais jamais en tout cas), hétérogénéité des lectures (terrible déception du côté de Marc-André Hamelin, tiède défenseur des quatuors avec piano), hétérogénéité des prises de son (entre la magnificence des sonates pour violoncelle et les mêmes quatuors avec piano, un monde, que disons-nous, une civilisation). Il va de soi que ce sont avant tout les grandes pages de Brahms que nous avons passées en revue dans un premier temps : et, honnêteté oblige, Piers Lane ou le New Budapest Quartet, Krysia Osostowicz ou Susan Tomes ne parviennent pas à éclipser les références les plus indétrônables (Kogan dans les sonates, par exemple, pour mettre la barre vraiment haut).
Évidemment, il ne nous sera guère possible de traiter ici de l’intégralité de la musique de chambre de Brahms, en reprenant le contexte de chaque œuvre et son interprétation, idéale ou non. Trop vaste, une thèse en cinq volumes n’y suffirait pas. Non, contentons-nous d’affirmer que le mélomane qui penserait avoir tout entendu de Brahms avec sa musique symphonique et ses concertos fait une terrible et impardonnable erreur. Car la propre « erreur » de Brahms n’est-elle pas d’écrire de la musique de chambre « symphonique » et de la musique symphonique « chambriste » ? Une question que Schönberg se posait déjà en son temps, lorsqu’il se mit à orchestrer le Quatuor avec piano n°1 (avec une certaine réussite, même si les puristes trouveront à redire), mais une question qui ne manqua pas d’effleurer Brahms lui-même, si l’on considère la genèse torturée de son propre Quintette avec piano en fa mineur, un temps concerto, un temps sonate puis finalement monument chambriste conçu ad majoram gloriam musicae. Conclusion, ne jamais se priver des sonates pour violon, des trios ou du Quintette avec clarinette.
C’est justement la clarinette qui occupe le sommet de cette intégrale, puisque Hyperion a eu l’excellente idée de confier à Dame Thea King le soin de réaliser l’enregistrement de la plupart des pages consacrées à l’instrument (exception faite du Trio en la mineur). Et Dieu sait avec quelle tendresse Brahms gâta ses amis clarinettistes : entre la Sonate en fa mineur (peut-être le sommet décisif, à tel point qu’une transcription pour l’alto fut réalisée), la Sonate en Mi bémol majeur et le Quintette opus 115, on passe d’une splendeur à l’autre. Cohérence, symbiose, le travail d’ensemble réalisé par Thea King et ses compagnons de fortune est enthousiasmant et d’une grande finesse ; on aura peine à imaginer un Allegro amabile plus aimable que celui qui introduit la Sonate en Mi bémol majeur.
À côté de cet incontournable, se hissent sans peine les deux sonates pour violoncelle réalisées par Steven Isserlis et Peter Evans ; à défaut d’une maîtrise technique sans défaut, les deux musiciens compensent avec leur science de l’atmosphère et du coloris. Le mouvement initial de la première est souverainement inquiétant, puis la couleur générale se teinte d’une délicate touche de bucolisme dans l’Allegretto (sans jamais donner dans cette nostalgie de mauvais aloi que l’on attribue faussement au compositeur) avant d’éclater tout en sévérité contenue dans la fugue finale. Propre, sans bavure, rien à redire : sans doute un motif valable pour acquérir l’ensemble du coffret.
La suite reste de bonne tenue (le Trio Florestan, notamment) malgré des impairs et un seul ratage (Hamelin), mais sur un ensemble de 12 CD représentant un total de 13 heures de musique, il est possible de faire l’impasse et de se concentrer sur l’essentiel...
Johannes Brahms (1833-1897) : Intégrale de la musique de chambre.
Artistes divers (Raphael Ensemble, Piers Lane, Marc-André Hamelin, Thea King, New Budapest Quartet, Trio Florestan, Trio Leopold...)
12 CD Hyperion CDS44331/42. Enregistrements réalisés entre 1983 et 2006.