D’Indy en rose et mauve

mercredi 17 juin 2009 par Fred Audin

On se dit de prime abord que l’image de la pochette n’a pas grand rapport avec la musique, et puis finalement, si, il y a bien dans les oeuvres un côté paysage rêvé de début de siècle parisien, contemporain de l’élévation du monument, solide, moderne et désuet à la fois. Le disque s’écoute avec grand plaisir, grâce au talent de Rumon Gamba, et on est ravi de constater que l’enchanteur Orchestre symphonique d’Islande peut poursuivre son exploration de la musique d’orchestre de d’Indy dont les versions disparates et souvent peu satisfaisantes sont devenues rares.

Contrairement à l’opus 25, la Symphonie Cévenole (sur un chant montagnard) qui épouse la forme du concerto pour piano, la Deuxième symphonie est la véritable oeuvre de maturité de d’Indy dans ce genre [1]. Composée en 1902-1903, elle adopte la coupe classique en quatre mouvements (s’opposant en cela au Franck de la Symphonie en Ré) tentant de réconcilier le modèle romantique allemand et les trouvailles harmoniques de la jeune génération tout en restant fidèle aux principes cycliques puisque toute sa thématique dérive des motifs exposés dès l’introduction. Sa portée et son ambition auraient dû lui assurer une place importante au répertoire comme le laissait supposer l’enregistrement de Pierre Monteux de 1942, et la vogue qu’elle connut dans les premières années du siècle tant en Allemagne qu’aux Etats-Unis. Comme pratiquement toute la musique de d’Indy, l’oubli dans lequel elle a sombré est peut-être dû aux indications malvenues de l’auteur, confiant aux revues que l’œuvre illustrait un « combat entre le Bien et le Mal », le mal étant évidemment la musique « moderne » symbolisée par les excès de la gamme par ton et des quintes parallèles responsables de la destruction de l’harmonie traditionnelle. Mais c’est bien l’usage que fait ici d’Indy de ces éléments « maléfiques » (comme ses tentatives de réintégrer l’accord de Tristan et les leçons du wagnérisme à l’harmonie classique) qui rend cette œuvre particulièrement intéressante, même si la « victoire » finale en forme de choral académique en diminue un peu l’originalité.

La maîtrise exceptionnelle de l’Orchestre symphonique d’Islande dont les solistes sont remarquables (du cor qui expose le thème B jusqu’au cor anglais de l’intermezzo et au violon du finale), la direction inspirée de Rumon Gamba, rendant avec brio toutes les atmosphères contrastées, du mystère aux élans lyriques, de l’espièglerie des cordes à la danse paysanne de l’intermezzo qui rappelle le Magnard de la troisième symphonie, donnent vie à cette structure complexe où d’autres se sont facilement égarés, traçant avec la vivacité voulue les contours d’un poème exaltant qui présage certaines tournures qui surprendront les familiers des œuvres symphoniques de Scriabine. La recherche des timbres, la variété chatoyante du mouvement de danse justifient pleinement la dédicace à Paul Dukas et ouvrent des pistes que suivront les compositeurs français des années 30. La relecture de cette musique par des interprètes étrangers en révèle les fulgurances cachées, comme la découverte inespérée d’un chaînon manquant entre Berlioz et Roussel.

De ses treize Tableaux de voyage pour piano opus 33, évoquant des paysages du Tyrol, D’Indy a tiré une sorte de poème symphonique en six épisodes, où ne demeurent guère d’éléments pittoresques, autres que des souvenirs musicaux (En marche et La Poste). Comme le montre la récapitulation finale, Rêves, la section la plus développée qui reprend les thèmes des mouvements précédents, cette musique d’atmosphère qui fait penser au poème éponyme de Florent Schmitt, évoque plus des paysages intérieurs, assez mystérieux et sombres (Le Glas, Le lac vert) que des images bucoliques, inaugurant une forme de tableaux symphoniques à connotations autobiographiques, qui conduiront aux Souvenirs opus 62 et au Poème des rivages de la période d’Agay. Les relations subtiles des tonalités et des thèmes entrelacés ne sont clairement perceptibles que dans le final, et la séduction n’opère que par des écoutes répétées, susceptibles de révéler la construction savante d’une musique qui paraît au début assez agréablement lisse.

La suite op 34 tirée de la musique de scène de Karadec est au contraire très évocatrice, même si elle ne présente pas directement comme le titre semble l’indiquer des images de la Bretagne, à part dans sa Chanson centrale dont le thème s’inspire des travaux de son dédicataire Julien Tiersot, spécialiste de la collecte de thèmes folkloriques. Dans la suite d’orchestre, d’Indy s’est concentré sur un autre aspect de sa partition originale, dont il semble avoir tenu à faire survivre ces bribes, alors que le prétexte était depuis longtemps obsolète. Si la pièce d’André Alexandre (si ignorée qu’on n’en connaît pas avec certitude la date de représentation, peut-être au casino de Blankenberge en 1892, et que le texte publié n’a pas eu de dépôt légal) donna à d’Indy l’occasion de se recentrer sur les légendes issues du terroir français, en figurant une scène de Noces, le texte paraît avoir fourni une structure dramatique propice à un traitement inspiré de Carmen [2], mettant en jeu la jalousie d’une tzigane, Marfa, qui finit par tuer le joueur de biniou Karadec, dans l’église où se marie Yvonne dont il est demeuré secrètement amoureux. On ne s’étonnera donc pas de trouver dans la musique de marche du prélude des références à un chromatisme évocateur de la Chanson des Sistres ou du chœur des contrebandiers, ni l’opposition d’un thème très sombre du destin, présent dès l’ouverture qui interrompt les festivités finales comme dans la scène de réjouissance aux abords des arènes. L’usage de la modalité, le traitement en contrepoint du thème d’amour central et le rondo conclusif sont les reliefs de ce déroulement de l’action transformé en données musicales. La musique apparaît à nouveau comme un poème symphonique à programme, genre dont relevait déjà Lénore, la légende de Duparc ou les premiers essais de Saint-Saëns pour importer au concert des formes narratives dont les théâtres ne voulaient pas. Profitant d’une mode relancée dans les dernières années du siècle, la musique de Karadec se trouve au centre de ces influences divergentes et témoigne d’une inspiration qui accompagne d’Indy jusqu’à ses dernières années (comme le prouve la musique inédite écrite en 1920 pour la pièce Veronica de Charles Gos).

On espère que ce volume, parfait du point de vue de l’interprétation, trouvera son public, afin que l’entreprise commencée se transforme en une intégrale. Restent au moins, au nombre des partitions importantes pour orchestre méconnues, la Troisième symphonie De Bello Gallico et La Divine Comédie.

- Vincent d’Indy (1851-1931), Œuvres pour orchestre volume 2
- Symphonie n°2 en si bémol majeur opus 57 ; Tableaux de voyage opus 36 ; Karadec, suite d’orchestre opus 34
- Orchestre symphonique d’Islande
- Rumon Gamba, direction
- 1CD Chandos CHAN10514. Enregistré à Haskolabio, Islande du 8 au 11 septembre 2008

[1] L’état de la production symphonique de d’Indy est décrit dans l’article de notre confrère Michel Tibbaut présentant la Symphonie italienne chez Timpani. Un avis –laudatif- sur le volume 1 des œuvres orchestrales dirigées par Rumon Gamba. Le livret du présent volume (avec section en français dans une traduction moyenne) est consultable ici

[2] La source principale sur Karadec se trouve dans Vincent d’Indy et son temps (Mardaga) : l’article d’Hervé Lacombe (pp211-230) est en partie consultable sur Google-Books.



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