La symphonie Asraël de Suk, une fresque tragique à découvrir

jeudi 28 mai 2009 par Benoît Donnet

La musique de Josef Suk a encore aujourd’hui peu d’audience et une faible réputation. Ce disque, très correct sur le plan artistique, est peut-être une occasion de la découvrir, au travers d’une de ses oeuvres les plus inspirées, la symphonie « Asraël », sombre et passionnée, pleine d’échos de Dvorak, de Bruckner et de Mahler.

L’histoire de cette symphonie est liée à un contexte tragique pour le compositeur : les trois premiers mouvements ont été inspirées par la mort d’Antonin Dvorak en 1904, qui avait été le professeur, le beau-père et le proche confrère de Suk ; la mort de la femme du compositeur, Othilie, lui a ensuite suggéré douloureusement de rajouter deux autres mouvements à l’oeuvre, qui a dès lors porté le titre « Asraël » (l’ange de la mort biblique). L’op.27 de Suk, que l’on connaît si bucolique dans ses sérénades, est donc marqué par le deuil, la souffrance et la fatalité, ce qui transparaît évidemment dans un univers sonore tragique et résigné, qui oscille entre rage, désespoir et (maigre) consolation.

A bien des égards, la symphonie se hisse au niveau des modèles avoués de Suk, à commencer par Dvorak, auquel le compositeur se réfère assez nettement, notamment dans le douloureux deuxième mouvement : la Septième symphonie n’est pas loin. Mais c’est plutôt l’esprit du Manfred de Tchaïkovski, à la rage sourde et aux accents guerriers, qui transparaît dans la passion déchirante des volets extrêmes ; quant aux troisième et quatrième mouvements, ils évoquent plutôt Mahler, dans l’esprit démoniaque du scherzo comme dans l’intimité expressionniste amère de l’Adagio.

L’orchestration prend parfois des accents brucknériens, notamment dans l’harmonisation de nombreux chorals de cuivres comme dans des chromatismes de cordes très reconnaissables, mais elle se trouve être plus variée, plus colorée aussi que celle du compositeur autrichien ; l’enseignement de Dvorak y a manifesté porté ses fruits. Le meilleur se trouve à notre avis dans un scherzo délirant et vertigineux, sans concession, qui fait épisodiquement place à des épisodes faussement sucrés et plus évidemment amers. Austère et toujours douloureuse, l’oeuvre rebutera peut-être dans sa première écoute ceux qui ne sont pas habitués aux grandes fresques symphoniques postromantiques (elle dure 62 minutes dans cette version), mais appelle une exploration qui sera, à la longue, très gratifiante, et mérite une réelle attention.

La discographie de ce chef d’oeuvre reste limitée, et dominée par la très belle version de Vaclav Neumann (Supraphon), qui allie une bonne qualité sonore à un « esprit » interprétatif hors du commun. La version Ashkenazy, parfaitement enregistrée, est globalement très convaincante, bien que le chef manque un peu de fougue et d’engagement ; de fait, les mouvements lents sont plus probants que les vifs, car un certain punch fait défaut à ceux-ci. Qui achètera ce disque n’aura toutefois rien à regretter, car Vladimir Ashkenazy livre une lecture très acceptable et réellement poétique (superbes cordes et bois, cuivres en retrait) d’Asraël, œuvre qui mérite par ailleurs d’être connue.

- Josef Suk (1874-1935), Asraël, symphonie pour grand orchestre en ut mineur, op.27
- Orchestre Philharmonique d’Helsinki
- Vladimir Ashkenazy, direction
- 1 SACD Ondine ODE 1132-5. Enregistré en concert au Finlandia Hall d’Helsinki en avril 2008



Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 207463

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Ondine   ?    |    Les sites syndiqués OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 2.0.10 + AHUNTSIC