Chapi au diapason international
Voici que nous arrive le véritable premier enregistrement mondial de la Symphonie en Ré de Chapi, qui, contrairement à la version parue chez Naxos, ne se revendique pas comme tel, mais prétend présenter l’œuvre pour orchestre du compositeur, ce qui n’est pas tout à fait exact non plus puisque la plus tardive des pièces pour orchestre de Chapi, le poème symphonique Les Gnomes de l’Alhambra manque toujours au programme.
Il faut croire que le public francophone n’est pas visé puisque le livret, s’il ajoute le catalan au castillan et à l’anglais, ne comprend (pas plus que le disque Naxos) aucun texte dans d’autres langues, ce qui est assez regrettable pour les notes d’Albert Ferrer i Flammarich qui font un point complet sur le développement de la musique symphonique à Madrid et Barcelone.
Cette complémentarité des deux capitales se manifeste dans deux visions très différentes de la symphonie : l’Orchestre de la Communauté de Madrid faisait briller l’agilité de ses cordes, donnant une version plus rapide et classique de cette pièce, qui se référait explicitement à ses modèles et ses sources, Mendelssohn, Beethoven et Rossini. L’Orchestre de l’Académie du Grand Théâtre du Liceu, peut-être plus rompu aux attentes d’une audience internationale, fait chatoyer ses pupitres de bois et de cuivres, dissimulant habilement la rhétorique un peu convenue de la composition pour la tirer davantage vers un romantisme tardif, une vision de l’Espagne revue à travers le filtre de Rimski-Korsakov et Tchaïkovski, plus que dans la continuité d’Arriaga et Baguer. L’originalité de la lecture est due à la présence à la tête de l’orchestre d’un chef d’origine russe, Guerassim Voronkov, peu préoccupé d’être taxé de kitsch et dont la direction souligne paradoxalement l’aspect hispanique alors qu’on pouvait attendre de José Ramon Encinar une lecture plus idiomatique. Les qualités du disque Columna Musica sont de plus exaltées par une prise de son plus directe et mieux équilibrée même si elle déporte l’attention vers les cuivres, soulignant que Chapi confia ses premiers essais orchestraux aux ensembles d’harmonie.
Dès l’introduction du premier mouvement, les accents de la mélodie trahissent une ambition supérieure : on n’est plus en plein air, un dimanche au parc sous le kiosque, mais en frac et nœud papillon, dans une salle d’opéra quand le noir se fait. L’adagio introductif est parcouru d’une attente dramatique dont n’aurait pas rougi Borodine, et l’allegro se pare d’une nostalgie propre à l’exil, puisque l’œuvre fut composée entre Rome et Paris. Voronkov sait faire varier les tempi avec force effets de retard et d’accélération qui mettent en relief les différentes phases du développement, et confèrent au dialogue des cordes et des bois valeur de motifs, où l’on ne voyait auparavant que de commodes astuces d’accompagnement. L’Andante con moto, qui s’étire, sans ennui, sur près d’un quart d’heure, s’inscrit parfaitement dans son temps (la symphonie fut créée en 1879), les violons chantent avec un lyrisme qui échappe à la simple romance, les ornements des bois et la marche italienne qui sert de second thème ne renoncent pas à un certain humour, et si la reprise est très appuyée, ce n’est qu’un instant, qui fait songer à la pâte orchestrale énergique d’Augusta Holmes, comme le scherzo transfiguré en chant de gondolier… sur la Volga, fait se dérouler en son centre de grandes plaines automnales survolées par les cigognes. Le finale, en forme de mouvement perpétuel reste rossinien, mais d’un italianisme nerveux qu’on s’attendrait à trouver sous la plume d’Alabyev, et les appels de trombone qui sonnent ça et là ne sont pas sans préfigurer l’España de Chabrier.
L’ouverture de l’opéra Roger de Flor nous ramène au théâtre : cette œuvre au caractère solennel, créée à l’occasion de la célébration du second mariage d’Alphonse XII , mêle des thèmes très nationaux dans une orchestration redondante, usant abondamment des cymbales et des fanfares, à un pathos moussorgskien inattendu. Ce mélange de trivialité et d’invention pourrait faire pendant à la Fantasia Morisca du disque Naxos.
Beaucoup plus intéressant est le Scherzo Don Quichotte contre les moulins (1869) que Chapi considérait comme un essai. Ici le thème héroïque est pris à contrepied, permettant un traitement harmonique plus novateur que tout ce qu’on peut entendre ailleurs, introduisant des effets imitatifs curieux de bêlements, et autres cris animaux, des battements de caisse claire à contretemps, des fausses notes à la manière de la Plaisanterie Musicale de Mozart, mais aussi par contraste une romance douloureuse accompagnée de pizzicati de harpe qui n’est pas si éloignée d’un fantastique à la française, comme en témoigne la plaisante conclusion grimaçant à la manière d’une pirouette de Dukas. Ces huit minutes réjouissantes, à la structure personnelle, feraient un excellent bis de concert, bien moins innocent que son début le laisse supposer, et d’une originalité constamment surprenante.
Si l’on veut entendre la Sérénade de la Fantasia Morisca, on continuera à fréquenter le disque Naxos, pour le reste, et une découverte dans les meilleures conditions, c’est à Voronkov qu’il faut faire confiance. Sans doute n’entendra-t-on plus tout à fait de la même oreille les nombreuses zarzuelas de Chapi après cette expérience.
Ruperto Chapi (1851-1909), Symphonie en ré ; Ouverture de l’opéra Roger de Flor ; Le combat de Don Quichotte contre les moulins, scherzo symphonique
Orquestra de l’Acadèmia del GranTeatre del Liceu
Guerassim Voronkov, direction
1CD Columna Musica 1CM0176 61’10
Fred Audin
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