{Il Bidone} à l’opéra

jeudi 9 avril 2009 par Laurent Marty

Mais si, vous connaissez Martín y Soler ! - tout au moins les quelques mesures d’Una cosa rara que Mozart cite à la fin de son Don Giovanni. Il faut dire qu’Una cosa rara et ce Bourru au grand cœur avaient quelque peu porté ombrage au succès de son propre Figaro créé la même année.

Né Vicente Martín y Soler à Valence, cet élève de Giovanni Battista Martini se taille d’abord une belle réputation d’auteur d’opéras bouffes à Naples sous le nom de Vincenzo Martini, dit aussi « Martini il Spagnuolo » (l’italien, c’est plus chic), avant de rencontrer Da Ponte à Vienne puis de finir sa vie à Saint Pétersbourg comme conseiller d’état et musicien de la cour de Catherine II.

Adapté de Goldoni, le livret de Da Ponte est très amusant, sans briller cependant par une grande originalité. L’histoire tient en quelques mots. Giocondo, ruiné par sa jeune et coquette épouse, a dilapidé la dot de sa sœur Angelica qu’il veut mettre au couvent alors qu’elle est aimée de Valerio. Leur oncle, le riche Ferramondo, bougon intraitable, mais aimant sincèrement sa nièce, croit bien faire en la mariant à l’un de ses vieux amis. Grand désespoir de chacun avant la réconciliation finale. Pas de méchant ici, seulement un oncle maladroit et irritable, croyant bien faire et désespérant tout le monde. On est très loin de l’ambiguïté de Cosí fan tutte ou de la noirceur de Don Giovanni.

La musique, à l’unisson de cette trame simplette, est à la fois bien faite et guère mémorable. L’invention mélodique est plaisante mais assez limitée, la structure des airs très conventionnelle et l’harmonie guère aventureuse. Aucun air n’accroche l’oreille, pourtant tout cela est gentiment allègre et on ne s’ennuie pas un instant. Comme le disait Mozart : « Il y a là de fort jolies choses, mais dans vingt ans d’ici personne n’y fera attention ». Les seuls moments où l’on dresse l’oreille (« Tiens, c’est pas mal ça ! ») sont d’ailleurs les deux airs alternatifs de Lucilla (la femme dépensière) « Chi sa, chi sa qual sia » « Vado, ma dove ? », composés par… Mozart.

Le toujours curieux Christophe Rousset, qui a redécouvert la partition de La Capricciosa corretta dont il a enregistré il y a quelques temps une jolie version (Naïve), est manifestement à son affaire. Sa direction, énergique mais sans excès de sécheresse, tire le maximum de la partition et les récitatifs - qu’il accompagne lui-même- sont extrêmement vivants. L’orchestre, relégué en arrière par la prise de son, est malheureusement bien sec et parfois assez faux (les cordes !).

Ce sont avant tout les qualités de la mise en scène et de la distribution qui font tout le charme de cette représentation. Irina Brook a choisi de transposer l’action dans un décor moderne, un hall d’hôtel un peu vétuste à la Deschiens, tenu par la soubrette, Marina. Les portes claquent, le jeune premier saute par la fenêtre, Marina rythme son air au jet de vapeur de son fer à repasser. Quelque part entre l’opérette, la comédie à l’italienne et la sitcom, le résultat est vraiment très sympathique, léger, plein d’humour.

Il faut dire que le plateau a l’air de sincèrement bien s’amuser. Tous chantent très bien, mais, surtout, jouent avec un naturel rare ; mention particulière à Elena de la Merced, aussi ravissante au physique que vocalement, à Véronique Gens, impériale en grande bourgeoise excentrique et décalée, et surtout à Carlos Chausson, méchant vieillard réjouissant, digne de Monicelli ou Sordi. Totò à l’opéra !

Belle image, très au-dessus du commun de la production Dynamic, son correct, avec des voix dominant l’orchestre. Sous-titres en français et texte de présentation court mais utile.

Vous l’avez compris, on mentirait en vous disant que l’on tient là un grand chef-d’œuvre scandaleusement ignoré. Et pourtant, le spectacle est si réussi que l’on ne peut que conseiller l’achat à tous les amateurs d’opéra classique qui voudraient sortir des sentiers battus. Une version d’Una cosa rara du même Martín y Soler ou, mieux, du Matrimonio Segreto de Cimarosa par les mêmes comblerait nos vœux.

- Vicente Martín y Soler (1754-1806) : Il burbero di buon cuore
- Mise en scène : Irina Brook
- Véronique Gens, Lucilla ; Elena de la Merced, Angelica ; Carlos Chausson, Ferramondo ; Saimir Pirgu Giocondo ; Juan Francisco Gatell, Valerio.
- Orchestre Sinfónica de Madrid
- Christophe Rousset, direction.
- 2 DVD Dynamic 33580. Filmé au Teatro Real de Madrid du 14 au 16 novembre 2007



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