La Symphonie n°4 de Bruckner en version originale par Simone Young
Après une surprenante symphonie n°2, et une symphonie n°3 assez terne, Simone Young poursuit courageusement son exploration des monumentales symphonies de Bruckner dans leurs versions d’origine. Cette symphonie n°4, sans enthousiasmer, reste honorable, et elle constitue une curiosité à ne pas manquer : la version 1874 de cette « Symphonie Romantique » est très éloignée de la version Haas de 1881 à laquelle on est accoutumé.
Avant toute chose, il importe d’apporter au lecteur un éclairage sur le problème inextricable des versions des symphonies de Bruckner. Le compositeur, c’est connu, a passé son temps à réviser ses symphonies. Deux musicologues, Robert Haas en 1930 puis Leopold Novak après la guerre, en ont élaboré à partir des nombreuses révisions du compositeur des versions « définitives ». On considère en général que Novak était plus scrupuleux et plus fidèle aux originaux que Haas, mais curieusement ce sont les versions Haas qui sont les plus fréquemment jouées.
A ceci s’ajoute que les quatre premières symphonies notamment, ont été écrites en deux versions différentes par le compositeur lui-même et avant toute révision musicologique : une version en 1874 et une autre en 1881 pour celle qui nous intéresse. Deux versions si différentes à vrai dire, que l’on entend presque deux symphonies distinctes. Chacune de ces deux versions ayant été copieusement révisée par Bruckner, bien entendu, on va jusqu’à compter 9 réalisations possibles de cette symphonie n°4. Il découle de l’existence de ces deux versions originales que l’on trouve deux éditions Novak et deux éditions Haas (c’est-à-dire une pour chaque version). On omettra soigneusement d’évoquer la question épineuse du passage de l’andante biffé par le compositeur. On omettra également de mentionner l’existence des versions Korstved, Loewe ou Mahler, comme l’on se gardera de faire référence à une quelconque édition Novak d’un manuscrit de 1878...
Pour résumer : la quatrième symphonie existe dans une première version de 1874 quasiment jamais enregistrée, et une version de 1881 qui remanie complètement l’oeuvre et sur laquelle se basent la plupart des chefs. Si le lecteur connaît déjà cette symphonie, il est statistiquement très probable qu’il l’a entendue sous la forme de l’édition Haas de la deuxième version de Bruckner (celle de 1881 donc).
Simone Young choisit donc l’édition Novak de la première version de 1874 : pour qui connaît l’œuvre sous la baguette de Karajan, Klemperer ou Wand (version Haas 1881) ou de Jochum, Solti ou Böhm (version Novak 1886), l’entendre dans sa première mouture est incontestablement une expérience fascinante car ça na rien à voir. Ce simple fait justifierait en lui-même l’achat du cd, car cette version Novak 1874 est très peu enregistrée.
Ensuite, l’œuvre est une splendeur de la première à la dernière note. Si la musique de Bruckner évoque irrésistiblement l’univers épique médiéval, ses grandes batailles, ses forêts et ses châteaux dans les montagnes, aucune des symphonies de Bruckner n’illustre aussi bien cet imaginaire que l’on qualifierait aujourd’hui de « tolkienesque » mais qu’à l’époque on désignait plus simplement sous le terme de « wagnérien » - bien qu’en réalité le langage de Bruckner ait peu de point communs avec celui de Wagner. Le compositeur a même été jusqu’à inscrire en marge de la partition des indications comme « chevaliers se lançant au dehors sur de fiers chevaux », « danse pour le repas de chasse » ou « ville médiévale », ce qui nous éloigne passablement de l’image trop souvent colportée d’un Bruckner écrivant à genoux sur son prie-dieu – Sans doute le faisait-il, mais sa musique n’exprime rien de ce genre-là et de toute évidence il souhaitait qu’elle exprimât autre chose.
Pour ce qui est de la dimension épique de l’œuvre on ne sera pas déçu par la direction de Simone Young qui n’hésite pas à lâcher toute la puissance de la magnifique Philharmonie de Hambourg avec ses cuivres rutilants et écrasants. La direction manque parfois un peu de clarté dans ses attaques, quand on repense à Karl Böhm ou à Georg Tintner, et de vivacité en général, mais étant donné qu’elle ne dirige pas la même version, elle évite la confrontation directe avec les monuments du répertoire.
Simone Young en est à sa 3ème symphonie de Bruckner pour le label Oehms avec la Philharmonie de Hambourg : si sa symphonie n°4 n’a pas tout l’éclat épique de la deuxième, elle n’en demeure pas moins nettement au-dessus de sa très décevante prestation dans la troisième, à propos de laquelle nous partageons sans réserve l’avis de Benoît Donnet.
Anton Bruckner (1833-1896), Symphonie n°4 (version 1874 – édition Novak)
Philharmoniker Hamburg
Simone Young, direction
1 SACD Oehms Classics OC 629. Enregistré en décembre 2007 au Laeiszhalle de Hambourg