Stiffelio, un opéra de Verdi méconnu

dimanche 8 février 2009 par Audrey Vasselin

Créé le 16 Novembre 1850, Stiffelio, quinzième opéra de Verdi, connaît un vif succès à Trieste, à la Scala et sur les autres grandes scènes italiennes. Cet opéra est considéré, à tort ou à raison, comme le point final de la période risorgementale de Verdi ainsi que de « ses années de galère ».

Stiffelio, cependant, va être très vite étouffé par le succès immense que connaît Rigoletto, crée quatre mois seulement après celui-ci. En outre, la censure, grande ennemie qui accompagnera Verdi une longue partie de sa carrière, défigure totalement l’œuvre dont elle trouvait l’argument subversif et immoral. C’est d’ailleurs pour cette raison que Verdi, sept sept ans plus tard, révisa son opéra et le renomma Aroldo.

Le livret est tiré du Pasteur ou l’Evangile et le Foyer, drame en cinq actes et six parties, d’Emile Souvestre et Eugène Bourgeois, créé le 10 février 1849 au Théâtre de la Porte Saint Martin, à Paris. C’est en avril 1850 que Verdi prend connaissance de l’œuvre. Le compositeur s’enflamme immédiatement, et la rédaction de la partition se fait en deux mois seulement. Le début de l’opéra correspond, en réalité, au milieu de l’acte trois de l’ouvrage d’origine. Comme pour le Trouvère, Verdi laisse au public, petit à petit, la découverte de la trame grâce aux apartés de Lina et de Raffeale lors d’un tutti. Stiffelio fait donc partie de ces œuvres intimistes, dévoilant les drames familiaux, drames allant au-delà du simple fait divers et mettant en exergue le lien étroit entre la religion et la sphère privée. En effet, Stiffelio est un pasteur luthérien, qui va remplacer le vieux Jorg, lui aussi pasteur. Cependant, sa femme l’a trompé avec le beau noble Raffaele di Leuthold. Lui qui exécrait l’adultère, et sermonnait les libertins, il se retrouve dans la même situation que ses ouailles. Lorsqu’il découvre cette situation, « l’homme saint » laisse place à l’être humain et demande réparation : lui et Raffaele devront se battre dans un cimetière. Stiffelio ne peut, finalement, se résoudre à ce duel, sa qualité sacerdotale se rappelant à lui. Mais Leuthold périra par la main du beau-père du pasteur : Stankar. Maudissant tour à tour sa femme, puis son beau-père, il finit, à travers la parabole de la femme adultère, par accorder son pardon à Lina et Stankar. Musicalement, l’œuvre contient de belles pages et illustre parfaitement la transition qui s’opère dans la carrière de Verdi, une théâtralité de plus en plus présente, et une modernité qui commence à s’affirmer [1], loin des opéras aux grandes envolées chorales, aux structures fermées et classiques du genre : « airs, duos, chœur, cavatine, cabalette », structure qu’on retrouve notamment dans la version remaniée et édulcorée Aroldo. Prenons, par exemple, la méditation de Jorg, début différent de ce que nous sert habituellement l’opéra italien avec un chœur initial, comme dans Aroldo. La scène est impressionnante, le « dio su questa terra » fait son effet. Plus loin, le duo entre Stiffelio et Lina, digne du Verdi mûr, est un passage magnifique et touchant. Parmi les différences avec Aroldo, notons encore que la cabalette « ah dal sen di quella tomba » réhabilitée par Montserrat Caballé, l’une des pages les plus célèbres parmi les opéras les moins connus de Verdi n’est pas présente dans Stiffelio.

Attardons-nous maintenant sur cette production de Covent Garden filmée en février 1993. Au niveau de la mise en scène, rien de particulier à dire, si ce n’est qu’elle est efficace et fidèle au livret. On peut peut-être lui reprocher un certain manque d’originalité mais le jeu des chanteurs comble ce manque. En effet, l’investissement de Catherine Malfitano est remarquable, arrivant subtilement à montrer tous les états d’âme de son personnage, tant vocalement que scéniquement. Quant aux mauvaises langues qui considéraient José Carreras comme définitivement « foutu » que ce Stiffelio leur fasse changer d’avis. Les aigus ne sont peut-être pas très « propres » mais ce défaut est assez constant chez lui depuis les années 70, et le chanteur reste très convaincant et dramatiquement au point. Le restant de la distribution est très bon, notamment le Stankar à la belle voix de Gregory Yurisich, et Robbin Leggate, Raffaele, certes un peu trop nasal mais dont le chant reste vaillant.

- Giuseppe Verdi (1813-1901), Stiffelio
- Mise en scène, Elijah Moshinsky
- Jorg, Gwynne Howell
- Stiffelio, José Carreras
- Stankar, Gregory Yurisich
- Dorotea, Adele Paxton
- Raffaele di Leuthold, Robin Leggate
- Federico di Frengel, Lynton Atkinson
- Lina, Catherine Malfitano
- The royal opera chorus
- The orchestra of the Royal Opera House
- Edward Downes, direction
- 1 DVD Opus Arte OAR3103D. Enregistré au Royal Opera House de Covent Garden en 1993.

[1] Cela n’empêche pas quelques réminiscences « classiques » comme la cavatine de Lina, proche de celles du Verdi de jeunesse et de Bellini ou encore, la sinfonia, assez rossinienne.



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