Discrétion et économie de la musique pure

jeudi 22 janvier 2009 par Fred Audin

Le répertoire pour trio à cordes est méconnu et assez peu fourni en dehors des compositeurs rattachés aux deux écoles de Vienne : il est dominé par le Divertimento « à Puchberg » KV563 de Mozart, dont le trio Leopold donna une version remarquée par la critique (Hypérion CDA 67246). Isabelle van Keulen, Lawrence Power et Kate Gould forment cet ensemble qui s’est vu confier la création de nombreuses œuvres contemporaines (Kurtag, Henze, Matthews) et peut se prévaloir d’une discographie déjà riche, que vient rehausser ce disque tout entier consacré à Taneyev.

Le genre du trio à cordes correspondait parfaitement à Taneyev, qui fut un maître de contrepoint (qu’il enseigna à Scriabine, Rachmaninov, Glière et Medtner). En plus de la rédaction de traités théoriques, la stricte application de ce procédé de composition auquel il attribuait des qualités mathématiques de démonstration scientifique domine toute son œuvre, peu étendue, et dont certains sommets sont restés inachevés. « Avant de s’attaquer à la composition proprement dite, Taneyev se lançait dans une multitude d’esquisses et d’études : il écrivait des fugues, des canons et divers entrelacs contrapuntique des thèmes, des phrases et des motifs projetés : ce n’est qu’après avoir expérimenté tous les arrangements de ses composants qu’il entreprenait le plan général de la composition » témoigne Rimski-Korsakov. Seul technicien dont Tchaïkovski respectait les avis (il avait été le créateur des concertos pour piano de Tchaïkovski après le refus de Nikolay Rubinstein de jouer le premier), Taneyev eut souvent maille à partir avec les compositeurs du groupe de Balakirev, et étendit son influence sur l’école de Moscou –par opposition à celle de Petersbourg- proche d’une conception germanique de la musique, suivant les voix tracées par Bach, Mozart et Beethoven.

Les trois trios présentés ici constituent une intégrale, le Terzetto de 1907 étant écrit pour deux violons et alto. Néanmoins, le Trio en mi bémol majeur opus 31 (1911), qui ouvre ce disque, seul publié du vivant de l’auteur fut écrit à l’origine pour violon, alto et alto ténor, « instrument de la taille du violoncelle, mais accordé à la quarte supérieure » nous apprend la notice, cet instrumentarium ayant conduit la violoncelliste du Leopold trio, Kate Gould, à redistribuer certaines parties entre les trois pupitres : le résultat n’en demeure pas moins très réussi, même si ce travail peut laisser un peu dubitatif sur la conformité de la pièce aux intentions d’un compositeur aussi sensible à l’égalité des voix. On manque de même de précisions sur le parti pris et les source utilisées pour la reconstitution du Trio en si mineur (1913), un allegro suivi d’un thème et variations (comme le Troisième quatuor de Miaskovsky), publié en 1948 et laissé dans un état d’inachèvement qui a pu conduire d’autres ensembles à donner leur propre version des quatre dernières variations (Adaskin trio), au moment où l’œuvre, de caractère nostalgique, élégiaque et fiévreux, témoignant d’une évolution du style de Taneyev vers un romantisme plus chromatique et heurté, bascule dans une bonne humeur un peu suspecte. On voudrait croire que le premier Trio, en ré majeur (1880) antérieur à l’opus 1, qui étonna Tchaïkovski par sa perfection formelle, est conforme à l’autographe, mais comme il ne connut qu’une exécution privée du vivant de l’auteur et ne fut pas publié avant 1956, la question demeure ouverte.

Ces réserves faites quant au manque d’information, on aurait tort de bouder son plaisir, car il s’agit d’œuvres solides dans une interprétation parfaitement maîtrisée, restituant tout l’espace sonore d’un orchestre : les deux Trios en quatre mouvements, bien qu’écrits à une trentaine d’années d’écart présentent les mêmes caractéristiques : développements fugués des sections externes, thèmes se référant explicitement à Mozart, à ses tournures et à ses cadences, scherzi en deuxième position, brillants et surprenants , écrits en contrepoint réversible, adagios méditatifs exploitant de façon inattendues des cellules simples à la manière de Haydn. Les interprètes, ou l’éditeur ont judicieusement choisi de mettre en vedette le Trio opus 31, dont la vivacité et la maturité sont évidentes, et qui peut être considéré à côté de Mozart et Schubert comme un modèle du genre, unique dans le répertoire russe, et échappant au néo-classicisme encore très marqué de son prédécesseur de 1880. Le scherzino est particulièrement remarquable, par la pétulance de son thème de caractère russe, l’usage délicat des pizzicati, les variations d’attaque, le remplacement du trio par un développement en forme de marche fantastique qui évoque les menuets des derniers quintettes de Mozart comme le thème du « hall du roi de la montagne » de Peer Gynt de Grieg. On retient son souffle devant la splendeur lyrique tout en retenue de l’adagio espressivo beethovenien. La reprise du matériel de l’introduction dans le finale donne à ce trio un aspect cyclique qui polit la structure en lui conférant une cohérence inégalée.

On salue volontiers l’habileté des instrumentistes et la prise de son profonde et vivante de ce disque qui révèle des œuvres d’une importance égale à celle des meilleurs quatuors de Taneyev.

- Sergei Ivanovich Taneyev (1856-1915), Trios à cordes en mi bémol majeur opus 31, en si mineur, et en ré majeur
- Leopold string trio
- Isabelle van Keulen, violon
- Lawrence Power, alto
- Kate Gould, violoncelle
- 1CD Hyperion CDA67573. Enregistré à Potton Hall, Suffolk, Angleterre du 17 au 19 janvier 2008



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