Honegger victorieux, faute de combattants
Après le succès de ses enregistrements consacrés à Jean Françaix, ou à son compatriote Frank Martin, le chef suisse Thierry Fischer, titulaire de l’Orchestre National de la BBC du Pays de Galles (et conjointement du Philharmonique de Nagoya) donne chez Hypérion un disque Honegger au programme rare et réjouissant, dont la Cantate de Noël, qui nous arrive un peu tard, mais fera figure de référence quelques années encore.
Malgré un regain d’intérêt pour la musique d’Honegger, ce sont pratiquement toujours les mêmes œuvres qu’on enregistre, et on ne peut pas dire que la discographie actuelle des symphonies brille par son excellence. Celle des quatre œuvres présentées ici est encore plus pauvre, d’où la satisfaction avec laquelle on salue cette parution, en espérant qu’Antigone, unique opéra de son auteur, connaisse un jour une nouvelle version, la seule existante dormant dans les oubliettes de la RTF. Horace Victorieux, symphonie mimée (1921) est, après la célèbre et assez lisse Pastorale d’été, la première œuvre importante d’Honegger pour l’orchestre symphonique. Dédiée à Koussevitzky, souvent jouée par Ansermet au concert, elle apporta à Honegger une célébrité durable en Angleterre et aux Etats-Unis. L’enregistrement de Paul Sacher et de l’orchestre de Bâle ayant depuis longtemps disparu des bacs, et les versions historiques souffrant d’un son plus que médiocre, on ne se lancera pas dans le jeu des comparaisons, d’autant plus que Fischer en donne une lecture attentive et inspirée, qui met en valeur les excellents instrumentistes de cet ensemble gallois, à la manière d’un concerto pour orchestre : les cuivres sont rutilants mais précis, les cordes jouent de la subtilité de leurs harmoniques pour créer dès le début une atmosphère magique et tracer les contours si fortement chromatiques de la section principale, le relief des bois (la flûte jouant le rôle de la Camille protagoniste du drame) est saisissant. La section du « combat » -scherzo interpolé dans la structure- qui évoque d’assez près le Stravinsky du Sacre du Printemps avec ses alternances de cuivres, de motifs de cordes sèches et de percussions violentes est menée de main de maître, comme les départs de fugato aux lignes rythmiques irrégulières, conduisant à l’implacable apogée polytonal qui fait mine de s’éteindre dans un duo lointain de violoncelle et de flûte, pour renaître en éclats de cuivres dans une coda abrupte évoquant le meurtre fratricide à la manière des derniers accords de Salomé de Strauss.
Le concerto pour violoncelle de 1939 crée un contraste saisissant par son début en forme de berceuse aux accents de Gershwin, traversé de ruptures singulières qui font penser à Milhaud. Le fait qu’il ait été destiné à Boston explique sans doute les fréquentes allusions au jazz, les expériences sonores (rythmiques d’archets frappés sur le bois, trémolos de cymbales pianissimo), les échos d’un américanisme à la Dvorak de certaines lignes mélodiques. Toujours en quête d’un répertoire original, le violoncelliste Alban Gerhardt n’hésite pas à inclure la difficile cadence de Maurice Maréchal (créateur de l’œuvre) qui relie le deuxième mouvement et le rondo, et que Rostropovich omettait dans sa fameuse version russe. Tout juste peut-on trouver que le soliste est noyé dans la masse par la prise de son et que les deux premiers mouvements sont conduits de façon gentillette et par trop aimable. Les touches humoristiques des bois et du tuba dans le final font en revanche merveille pour une œuvre dont on imagine qu’elle laissa quelque impression durable à Ravel et Chostakovitch.
Le Prélude Fugue et Postlude tiré en 1948 de la partition d’Amphion (1929) commence aussi dans l’atténuation : ceux qui ont l’habitude des déchirants cris initiaux de la version Tzipine (mono mais dans un son opulent) risquent de ne pas y trouver leur compte même si la construction de la fugue est enthousiaste, conformément à l’argument qui montre les pierres s’animer au son de la musique pour inventer l’Architecture. On pourrait rêver d’un supplément de souffle et d’ampleur.
On attendrait d’une Cantate de Noël qu’elle célèbre la joie et l’espérance : le début de celle d’Honegger, avec son chœur fantomatique sans paroles et les sombres pédales d’orgue aboutissant au De Profundis, évoque l’année 1941 durant laquelle il rédigea les esquisses d’une Passion inachevée, qui devint avec cette composition de 1953 son propre requiem. Le mélange du Gloria et du Laudate dominum avec les chants de Noël traditionnels allemands et français donne à la deuxième partie l’aspect d’un acte militant pour la paix des peuples, mais malgré toute la science contrapuntique qui préside à cet arrangement, l’image de la Nativité du Sauveur reste baignée d’une lumière assez noire, que n’allège guère la voix très profonde du baryton James Rutherford (très exact dans sa diction). La coda orchestrale tiraillée entre mineur et majeur laisse une impression efficace de malaise et de fin du monde apaisée, comparable au dernier mouvement du Requiem de Fauré.
Avec son excellent livret, ce disque aurait presque tout pour séduire, n’était la pochette qui reproduit les Anges de Paix, roses « période grecque » de Jean Théodore Dupas, véritablement hideux. On s’interroge encore sur la nécessité de découper Horace victorieux en neuf plages, et le reste à l’avenant pour les pièces à mouvements enchaînés, ce qui rend la lecture difficile sur PC comme sur les platines un peu fatiguées…
Arthur Honegger (1892-1955), Horace Victorieux ; Concerto pour violoncelle ; Prélude, Fugue et Postlude ; Une cantate de Noël
Alban Gerhardt, violoncelle
James Rutherford, baryton
The BBC National Chorus of Wales - Enfants des chœurs de Tewkesbury Abbey, Schola Cantorum et Dean Close School Chamber Choir - Robert Court, orgue
BBC National Orchestra of Wales
Thierry Fischer, direction
1CD Hypérion A67688 Enregistré Salle St David de Cardiff le 14 décembre 2007 (en direct pour la Cantate)
et au Bragwyn Hall, Guildhall, Swansea du 20 au 23 février 2008
livret anglais, français, allemand