Un beau disque Strauss par Bertrand de Billy
Les amateurs de l’œuvre symphonique de Richard Strauss apprécieront ce disque remarquablement interprété, qui propose, outre le célèbre Don Juan, la Fantaisie symphonique en quatre mouvements Aus Italien, une belle pièce de jeunesse du compositeur qui offre au CD l’atout de la curiosité.
Aus Italien fait irrésistiblement penser, de par son titre et sa structure quadripartite sur le modèle lent-vif-lent-vif, à Harold en Italie d’Hector Berlioz, écrit une cinquantaine d’années plus tôt. Sur le papier du moins ; en fait, l’œuvre d’un jeune Strauss à peine trentagénaire se situe sur un plan bien différent et dans une esthétique nettement plus « fin de siècle » : sans aller jusqu’à affirmer que tout le génie du compositeur s’y trouve déjà, il faut tout de même remarquer que l’œuvre porte en germe le talent orchestral évident de Strauss. Elle nous semble tout de même assez inégale et appelle à être commentée dans le détail : le premier mouvement, « à la campagne », est une pastorale librement romantique qui s’épanche dans des envolées de violons très straussiennes ; à défaut d’être très original, le volet possède de l’intérêt et de l’attrait, pour peu que l’on apprécie le caractère un peu sirupeux de la musique du compositeur. Le plus long mouvement est le deuxième, « Dans les ruines de Rome » : les sentiments contrastés de la désolation de l’Empire passé et de la beauté bucolique du paysage ensoleillée s’y déploient, donnant à la musique une ambiguïté que traduisent de nombreux changements d’humeur ; malgré la beauté des thèmes et la noblesse de l’instrumentation, la page nous paraît un peu longue sur la fin, à cause d’une structure formelle qui appelle des répétitions finalement légèrement lassantes. Le plus beau de l’œuvre se situe indéniablement dans le superbe mouvement lent, « Sur la plage de Sorrente », que Debussy – que l’on sait épisodiquement détracteur de Strauss – avouait avoir beaucoup apprécié : la musique se fait ici lyrique et contemplative, mais harmoniquement tendue, et ne cède que rarement à la facilité de tournures trop larmoyantes ; l’orchestration, par ailleurs superbe, témoigne d’un souci de richesse et de densité qui anticipe largement les plus grandes qualités de la musique instrumentale de l’un des plus grands compositeurs post-romantiques qui aient vécu. Malheureusement, le finale, fondé sur la rengaine « Funiculi, funicula » que Strauss prit à tort pour une chanson populaire, ne retrouve pas l’inspiration admirable du troisième volet : un peu long, bavard, creux, il ne se refuse pas la tentation d’éclats cuivrés pompiers et sans grande charme, qu’un panache d’ensemble plutôt maintenu ne parvient pas tout à fait compenser. Dès lors, ce finale, qui nous semble plus ennuyeux et académique qu’enthousiasmant, est l’un des morceaux orchestraux de Strauss les plus faibles et ne parvient pas à clore une œuvre au demeurant belle et attachante de la meilleure façon qui soit.
Bertrand de Billy dirige Strauss avec une grande efficacité, refusant tout épanchement excessif et se montrant avant tout attentif à l’avancée constante du discours, ce qui est hautement louable dans un répertoire vite prétexte au spectaculaire. Cela ne l’empêche pas, d’ailleurs, de donner à l’Orchestre de la Radio de Vienne une couleur très straussienne, avec des cordes romantiques et fournies, et néanmoins un équilibre des sections convaincant ; la prise de son est superbe, le grave manque légèrement d’impact mais l’ensemble est agréable et bien enregistré. La rutilance de l’orchestre nous semble sans aucune mesure avec l’ensemble terne et peu flatteur entrevu dans l’Héroïque de Beethoven au début de l’année ; la mise en place est irréprochable et le tout possède un vrai souffle lyrique. Dans Don Juan, pris très rapidement (durant bien moins de seize minutes, cette lecture est, à notre connaissance, la plus vive de la discographie), de Billy n’hésite pas à souligner la théâtralité très opératique du discours et la bravoure extrême de la musique, tout en ne négligeant pas les passages plus lyriques – on regrettera juste, de façon ponctuelle, un léger manque d’impact des basses.
Un très beau disque d’orchestre, que les amateurs de Strauss apprécieront.
Richard Strauss (1864-1949), Don Juan op.20 ; Aus Italien, op.16, fantaisie symphonique en sol majeur
Radio-Symphonieorchester Wien
Bertrand De Billy
1cd Oehms OC 631. Enregistré en juin 2007 et en février 2008 au RadioKulturhaus de l’ORF