Succès straussien pour le Philharmonique de Strasbourg

lundi 1er décembre 2008 par Benoît Donnet

Les orchestres français ont eux aussi le droit d’enregistrer de beaux Strauss ! Telle est la leçon que l’on peut tirer de ce disque largement convaincant et réussi, qui montre la formation alsacienne dirigée par Marc Albrecht aux prises avec quatre pièces difficiles du grand compositeur allemand.

Que faut-il à un orchestre pour pouvoir bien jouer Richard Strauss ? Avant tout : des cordes. Des cordes moelleuses, voluptueuses, riches et fournies, aux accents romantiques et au large spectre expressif ; des vents puissants pour faire face à cette masse sonore ; et une sonorité d’ensemble dense, à la fois touffue et suffisamment limpide pour être intelligible. En somme, il est difficile pour une formation de réunir toutes ces caractéristiques. Nous avouerons les avoir presque toutes trouvées dans l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg sur cet enregistrement. Certes, les cordes sont plus minces et moins luxueuses que celles de Chicago ; mais tout y est ici, il n’y a aucun pupitre véritablement faible, et la prise de son, bien qu’un peu sourde, avantage les graves et donne à l’ensemble beaucoup de mordant et d’énergie.

Energie : tel est bien le maître mot ici, avec un chef survolté qui ne recule pas devant des tempi osés (Don Juan est presque aussi rapide que celui de Kempe), des attaques franches, de l’enthousiasme et du plaisir de jouer. Don Juan est l’œuvre la plus réussie : nous avons là une très brillante interprétation, pleine de sève juvénile et d’une ardeur que tempère à peine un léger manque de tension dans les épisodes moins spectaculaires. L’ensemble est remarquable et nous permet d’apprécier la qualité extrême des cuivres, trombones et cors en particulier, au style parfait pour cette musique substantiellement orchestrale.

Mort et transfiguration, traversé en 24 minutes, ne cède rien à une quelconque tentation « philosophique » ni à une trop grande théâtralité : le refus du pathos est latent dans le premier épisode, qui nous apparaît, de fait, un peu trop rigide pour être vraiment émouvant. Les développements ultérieurs, en revanche, ne manquent pas de panache, et l’épisode de la transfiguration, où Albrecht ne daigne pas ralentir, ne souffre d’aucune vulgarité. Le souci de l’efficacité, du rythme, de l’équilibre et du « n’en-pas-trop-faire » fournissent les ingrédients d’une prestation plus qu’honorable mais qui manque un peu de cette sève straussienne, mi-larmoyante, mi-décadente, que nous apprécions tant dans nos interprétations favorites (Karajan en particulier).

Cela nous semble, de fait, encore plus patent dans Till l’Espiègle, irréprochable au sens purement musical, où Albrecht frappe un grand coup et conduit ses troupes avec une parfaite probité, produisant un résultat largement honorable, mais manquant d’humour et de théâtralité. Le tout nous semble un peu raide et carré, se refusant toujours à dramatiser et à « vienniser » le discours. On n’est certes pas obligé d’imiter les cordes de Karajan et Reiner, mais un peu plus de saveur sonore et un peu moins de pure probité ne sont pas du tout mal supportées par la musique de Richard Strauss – à l’inverse d’autres compositeurs comme Tchaïkovski dont les œuvres sont immédiatement « plombées » par un excès d’intentions. Nous mettons d’autant plus l’accent sur ce léger regret que nous savons l’orchestre et le chef capables d’un tel engagement, comme en témoigne d’ailleurs la très lyrique interprétation de Träumerei, l’interlude de l’opéra Intermezzo, qui décrit avec une tendresse toute straussienne et passionnée le spectacle de la protagoniste Christine méditant au coin du feu.

Même si nous faisons les difficiles, il ne faut pas cacher que ce disque très impressionnant venant d’un ensemble français que nous n’attendions pas à ce niveau dans un tel répertoire (non par préjugés concrets avec cet orchestre en particulier, mais parce que spontanément, il ne nous viendrait pas l’idée qu’une phalange de l’Hexagone triomphe dans cette musique on ne peut plus viennoise), nous a tout à fait séduit et convaincu.

- Richard Strauss (1864-1949), Don Juan op.20 ; Tod und Verklärung op.24 ; Till Eulenspiegels lustige Streiche op.28 ; Traümerei am Kamin (interlude tiré de Intermezzo, opéra op.72)
- Orchestre Philharmonique de Strasbourg
- Marc Albrecht, direction
- 1 SACD PentaTone PTC 5186 310. Enregistré en février 2007 (opp. 24 et 28), et en juillet 2007 (opp. 20 et 72) au Palais de la Musique de Strasbourg



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