Le quarté dans le désordre
Le Fine Arts Quartet est un ensemble renommé et de qualité, qui bénéficie dans cet enregistrement d’une prise de son très satisfaisante. Seul le choix arbitraire du répertoire, inhérent à toute compilation, pourrait faire émettre quelques réserves sur ce disque, dont on ne peut considérer qu’il soit très représentatif des œuvres majeures américaines du genre. Mais c’est aussi sa qualité principale que de sortir des sentiers battus pour présenter le Troisième quatuor de Georges Antheil et les Echoes de Bernard Herrmann : cela aurait suffit à notre bonheur. On considèrera que le reste constitue un bonus, qu’on aurait aisément pu remplacer par plus essentiel (Harris, Hanson, ou Shapero pour l’unité de style) mais qui intéressera, s’il s’en trouve, les inconditionnels de Ralph Evans.
Ralph Evans (né en 1953), premier violon du Fine Arts Quartet, nous livre ici son Premier quatuor, achevé en 1995. La notice, pour une bonne moitié consacrée à cette œuvre de quinze minutes d’un néo-classicisme proche d’Hindemith, nous apprend que les deux derniers mouvements étaient rédigés dès 1967, et l’on serait tenté de dire que Mr Evans avait plus de talent pour la composition à l’âge de treize ans qu’il n’en avait conservé à quarante. Il se trouve en effet au centre de ce quatuor un bel andante espressivo, aux harmonies séduisantes, même si l’écriture, tout d’un bloc, ne montre guère les qualités d’indépendance des différents pupitres qui paraissent se lancer, tous quatre, dans une grande improvisation. Les mouvements extrêmes sont assez triviaux, de la qualité d’un bis de concert.
Le Deuxième quatuor de Philip Glass sous-titré Company (du nom du poème de Beckett dont il illustrait la version scénique) est probablement celui des cinq quatuors numérotés qui demeure le plus populaire, et à juste titre, car il présente au long de ses quatre brefs mouvements de jolies atmosphères nostalgiques, plus variées que ce qu’on imagine de la musique de Glass en général. Il est difficile de faire mieux que le Kronos Quartet dont le nom est si intimement lié à ce répertoire, et de fait, les tempi sont ici un peu plus lents, les dissonances légèrement trop appuyées, les attaques un peu sèches, et dans le finale, la précision rythmique discutable : le battement d’ailes de papillon des Kronos devient un envol de bourdons, mais cette musique, quand on l’aime, est suffisamment flatteuse pour qu’on trouve de l’intérêt à entendre une version qui insiste sur le détail en ajoutant du poids à la trame qui, avec d’autres, filait comme un rêve.
Contemporain de Mc Konkey’s Ferry et de la Sixième symphonie, le Troisième quatuor de Georges Antheil, se veut typiquement américain, dans sa thématique diatonique d’inspiration populaire, et néanmoins parfaitement classique dans sa forme quadripartite, le troisième mouvement, noté Scherzo imitant un menuet haydnien qui dériverait vers la valse. Selon un procédé familier au compositeur, le premier mouvement cite sans vergogne le Quatuor « américain » de Dvorak, le deuxième le nocturne de la Symphonie du Nouveau Monde, alors que le final fait plutôt allusion au Troisième quatuor de Chostakovitch, compositeur avec lequel le dernier style d’Antheil présente de nombreuses ressemblances, si ce n’est que l’américain privilégie la concision. La partition pleine d’allant fait la part belle au violoncelliste, ici Wolfgang Laufer et à l’altiste Yuri Gandelsman, aussi vibrants dans les élans romantiques que piquants dans l’ironie légère. Les 18 minutes de cette partition chantante et dansante passent en un éclair, c’est une véritable réussite.
Mais ce qu’on attendait surtout de ce disque c’est la pièce finale, Echoes pour quatuor à cordes de Bernard Herrmann, dont il n’existait jusqu’alors que deux versions restées confidentielles (celle des créateurs Amici Quartet en 1966 et Texas Festival Quartet,1971). En 1964, Herrmann est en situation de rupture, tant dans sa vie personnelle que professionnelle. Hollywood qui considère son style si reconnaissable comme dépassé, ne le sollicite plus pour l’écriture de musique de film, il revient donc après quatorze ans d’interruption (sa dernière œuvre « classique » avait été l’opéra Wuthering Heights contemporain de la musique du film The ghost and Mrs Muir) à la musique de concert, à partir de l’idée d’un ballet à deux personnages –qui sera effectivement représenté en 1971 sous le titre Ante-Room- basé sur des fragments de souvenirs : la pièce est construite comme une sérénade avec succession de huit sections d’atmosphère (Valse lente, Elégie, Scherzo, Nocturne, Habanera, Scherzo macabre, Pastorale, Allegro) - encadrées par une introduction et un épilogue et liées entre elles par la réapparition du prélude, en sorte qu’il y a plusieurs formes d’échos mis en jeu : échos des musiques passées puisqu’on reconnaît tour à tour –sans qu’il s’agisse d’emprunts réels- les allusions à l’inquiétante musique pour cordes de Psychose, la troublante ritournelle romantique de Vertigo, la valse des Neiges du Kilimandjaro, le « concerto » d’Hangover Square. Echo aussi au sens si particulier de la fêlure psychologique qu’évoquait Herrmann au moment de sa séparation d’avec sa première femme Lucille Fletcher : « Il m’apparaît de plus en plus que je ne suis habité par aucun véritable talent. C’est peut-être l’écho d’un talent –c’est pourquoi je peux diriger et pratiquer toutes sortes d’activités musicales – toutes ne sont que des échos, et jamais ma vraie voix » [1]. Mais justement c’est à travers la lentille de ce kaléidoscope d’émotions juxtaposées en phrases courtes privées de développements, dans l’unité de ton de ce déchirement mélancolique que se trouve la voix la plus intime d’Herrmann, qu’il a trop peu fait entendre sans le travestissement des prétextes narratifs, et qui trouve ici comme dans le quintette pour clarinette ultérieur (Souvenirs de voyage), son expression la plus aboutie.
Par bonheur c’est aussi dans ce morceau, peut-être le moins américain et le plus instable de leur programme, que le Fine Arts Quartet, après avoir longtemps hésité comme des danseurs de cordes en mal de balanciers, semble trouver le ton le plus juste et un équilibre parfait.
Le Fine Arts Quartet se produira au Festival Musicalta de Rouffach le 23 juillet 2010.
Quatre quatuors américains
Ralph Evans (né en 1953), Quatuor n°1
Philip Glass (né en 1937), Quatuor n°2 « Company »
Georges Antheil (1900-1959), Quatuor n°3
Bernard Herrmann (1911-1975), Echoes pour quatuor à cordes
Fine Arts Quartet (Ralph Evans, Efim Boico, violon ; Yuri Gandelsmann, alto ; Wolfgang Laufer, violoncelle)
1CD Naxos American classics 8.559354. Enregistré à la galerie de concert Il Bagno, Steinfurt, Allemagne, du 17 au 19 mars 2007
[1] cité par Steven C. Smith auteur de la biographie d’Herrmann A heart at Fire’s Center