Le premier enregistrement de Psyché de Lully

mercredi 19 novembre 2008 par Karine Boulanger

Un an après la publication du Thésée de Lully, le Boston Early Music Festival a enregistré pour CPO la deuxième version de Psyché, dans la foulée de représentations données en juin 2007.

Créée à l’Académie royale de Musique en 1678, la seconde mouture de Psyché connut un succès triomphal, un an après l’échec d’Isis qui exposait de façon trop lisible la marquise de Montespan sous les traits peu flatteurs de Junon, face à Isis/Io alias Madame du Ludre. Selon la tradition, le roi aurait lui-même choisi le sujet proposé par Lully, Molière et Quinault, désirant peut-être remployer quelques décors spectaculaires et utiliser de nouveau la grande salle des Tuileries à l’acoustique peu satisfaisante, mais qui disposait d’une machinerie particulièrement performante. Psyché était définie par ses concepteurs comme une « tragi-comédie et ballet » mêlant vers déclamés sans musique selon le modèle de l’Andromède de Pierre Corneille, texte chanté et divertissements dansés. Pressé par le temps, Molière avait dû demander à Corneille les vers de la tragédie de Psyché et à Quinault ceux des intermèdes chantés, la fameuse « plainte italienne » ayant été sans doute rédigée par Lully. Précédé d’un prologue à la gloire du roi faisant intervenir Flore, l’ensemble équilibrait les parties purement déclamées et la musique, car la fin de chaque acte comportait un intermède chanté et dansé, prétexte à des machineries complexes. Parmi les intermèdes se détachaient plus particulièrement la splendide « plainte italienne » et l’important « finale » du cinquième acte introduit par le récit d’Apollon. L’œuvre connut un immense succès à sa création en 1671 mais ne fut plus reprise après la mort de Molière survenue deux ans plus tard.

Après l’échec d’Isis, Lully et Quinault remanièrent Psyché en demandant à Fontenelle et Thomas Corneille de nouvelles scènes pour la tragédie, resserrant l’action et développant le rôle de Vénus qui intervient dès le prologue, introduisant par sa seule présence la tragédie de Psyché. Dans cette nouvelle version qui garda les intermèdes musicaux de 1671, la tragédie fut elle aussi mise en musique.

Le prologue débute par les louanges de Flore, heureuse de la paix assurée par le règne de Louis XIV. L’arrivée de Vénus annonce le drame : en effet, la déesse se plaint d’être négligée tant les hommes sont charmés de la beauté de Psyché. Décidant de se venger, Vénus demande à l’Amour de l’aider. L’acte I se déroule dans une contrée ravagée par un monstre : alors que Cidippe et Aglaure se réjouissent de la fin prochaine des destructions grâce aux sacrifices que fera la fille du roi, Lychas vient brutalement leur apprendre qu’il faudra que Psyché elle-même soit sacrifiée. Devant un arrêt si cruel, le roi ne peut que pleurer comme toute l’assistance les rigueurs de l’oracle, mais Psyché résignée est bientôt enlevée dans les airs. Au deuxième acte, Vénus fait d’amères remontrances à Vulcain qui mène la construction d’un magnifique palais pour la jeune mortelle. Celle-ci est introduite à sa grande surprise dans un décor grandiose et demande à mourir rapidement afin de pouvoir délivrer son peuple. Mais c’est compter sans l’Amour qui est tombé lui-même amoureux de Psyché et lui avoue sa flamme en restant caché. Il finit par apparaître sous la forme d’un beau jeune homme mais met en garde la jeune femme qui ne devra pas chercher à le voir sous sa véritable apparence sous peine de perdre son amant. Le troisième acte présente Vénus ourdissant sa vengeance : se faisant passer pour une simple servante, elle incite Psyché à braver l’interdit. Psyché cède et découvre dans une pièce cachée Cupidon endormi, mais l’éclat de la lampe réveille le fils de Vénus. Cette dernière dévoile alors sa véritable identité et impose une épreuve à Psyché : aller chercher la boîte contenant les secrets de beauté de Proserpine. Le quatrième acte met en scène la quête fructueuse de la mortelle descendue aux enfers et aidée de deux nymphes. Au cinquième acte, Vénus pense triompher et s’empare de la boîte de Proserpine, mais, entourée de fumées, elle s’évanouit. La déesse doit bientôt s’incliner, apprenant de la bouche de Mercure que Jupiter lui ordonne de fléchir et de laisser les deux amants en paix. Psyché reçoit l’immortalité et Vénus doit ravaler sa colère.

L’enregistrement proposé par CPO possède de nombreuses qualités, en particulier le soin apporté à la préparation de la musique et des chanteurs, dont on louera l’excellence de la prononciation du français et le peu d’accent. Autour des deux rôles principaux, ceux de Psyché et Vénus, les seconds et petits rôles ne déméritent pas, que ce soit la Flore de Teresa Wakim assumant avec aplomb l’écriture très ornée de son menuet au prologue, l’Amour très nuancé de Aaron Sheehan, le Vulcain de Colin Balzer, le Silène de José Lemos ou encore le roi d’Olivier Laquerre. Ce sont pourtant Carolyn Sampson et Karina Gauvin qui font tout le prix de cet album. L’une, très beau soprano lyrique, incarne une délicieuse Psyché, capable aussi de fermeté (acte III, scène 6) tandis que Karina Gauvin est une Vénus de grande autorité aux accents impérieux, trouvant - telle Médée trompant Créuse - une variété de nuances impressionnante, ne dissimulant jamais une volonté implacable.

Le grand divertissement final est moins réussi, certains chanteurs endossant d’autres rôles avec des bonheurs divers, comme Aaron Sheehan devenant Apollon et peinant dans une tessiture plus haute, d’autres étant tout juste corrects (le Mome d’Aaron Engebreth), ou insuffisants (le Bacchus de Ricard Bordas, le Jupiter de Matthew Shaw). La direction de Paul O’Dette et Stephen Stubbs, un peu trop sage, manque de variété, de contrastes et d’élan, plus encore que pour l’enregistrement de Thésée.

Malgré ces quelques réserves, ce coffret témoigne de la vitalité et de l’importance du Boston Early Music festival et s’imposera à tout amateur de tragédie lyrique ainsi qu’aux admirateurs de Carolyn Sampson et Karina Gauvin.

- Jean-Baptiste Lully (1632-1687), Psyché tragédie lyrique. Livret de Thomas Corneille et Philippe Quinault.
- Psyché , Carolyn Sampson ; Vénus , Karina Gauvin ; l’Amour et Apollon , Aaron Sheehan ; Vulcain et Mercure , Colin Balzer ; Aglaure et première nymphe , Amanda Forsythe ; Cidippe et deuxième nymphe de l’Achéron , Mireille Lebel ; femme affligée, troisième nymphe et muse , Yulia Van Doren ; le roi, Mars et une furie , Olivier Laquerre ; Zéphire, Vertumne et une furie , Jason MacStoots ; Jupiter et Palémon , Matthew Shaw ; Lychas et Mome , Aaron Engebreth ; Bacchus et premier homme affligé , Ricard Bordas ; Flore et deuxième nymphe , Teresa Wakim ; Silène , José Lemos ; un zéphir, une furie et un satyre , Zachary Wilder ; le fleuve et un second satyre , Sumner Thompson ; deuxième homme affligé , Douglas Williams ; première nymphe de l’Achéron , Brenna Wells ; l’Amour (Cupidon) , Jake Wilder-Smith ; la guerre , Erica Schuller ; deux dieux , Michael Barrett et Julien Patenaude.
- Orchestre et chœur du Boston Early Music festival.
- Paul O’Dette et Stephen Stubbs, direction.
- 3 cd CPO 777 367-2. Introduction et livret en français, anglais et allemand. Enregistré en juin 2007.



Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 196474

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site CPO   ?

Site réalisé avec SPIP 2.0.10 + AHUNTSIC