Vincent d’Indy, poèmes symphoniques

lundi 14 janvier 2008 par Michel Tibbaut

Dom Angelico Surchamp dit très justement : « Mal connu parce que mal aimé, et mal aimé parce que mal connu, Vincent d’Indy mérite beaucoup mieux que l’indifférence sinon même le dédain dont on témoigne envers son œuvre. »

Sous des dehors austères et rigides, Vincent d’Indy (1851-1931) cachait un être sensible, affectueux et passionné dont l’œuvre constitue, plus que tout autre chose, le témoignage irréfutable. Toute sa vie, ce grand lyrique a sans cesse chanté les paysages qui l’ont touché, avec cette ferveur quasi religieuse inhérente à sa personnalité, et il est grand temps de reconsidérer ce mal-aimé qui était bien tout autre qu’un homme froid et hautain. Une autre évidence de la sensibilité de d’Indy est que son œuvre, que l’on peut répartir en deux grandes périodes, correspond aux deux grands amours de sa vie : ses deux épouses – sa cousine Isabelle de Pampelonne, puis Caroline Janson – l’ont entouré toutes deux de leur tendre affection, muses de bien des chefs-d’œuvre. Si l’on n’envisage que les pages orchestrales, la première vit l’éclosion de la Symphonie italienne (1870-72), Jean Hunyade (1874-75), l’Ouverture Antoine et Cléopâtre (1876), La Forêt enchantée (1878), la trilogie Wallenstein (1873-81), Saugefleurie (1884), la Symphonie cévenole (1886), Istar (1896), la Symphonie n°2 (1902-03), le Jour d’été à la montagne (1905) et Souvenirs « à la mémoire de la bien-aimée » (1906), cette dernière page dédiée à Isabelle au lendemain de sa mort ; la seconde fut l’inspiratrice de la Sinfonia brevis « De bello gallico » (1916-18), le Poème des rivages (1919-21), le Diptyque méditerranéen (1925-26). Par rapport à Isabelle de Pampelonne, Caroline Janson avait l’avantage d’être musicienne, d’admirer profondément son mari et de lui apporter une compréhension de son art qu’il n’avait probablement jamais connue auparavant (Isabelle, qui adorait Vincent d’Indy, détestait sa musique…)

Sur ce disque, le Poème des rivages op. 77 et le Diptyque méditerranéen op. 87, tous deux de la seconde période dite d’Agay, encadrent Istar op. 42, œuvre de l’époque vivaraise du compositeur. Istar est une suite de sept variations symphoniques dédiée et crée aux Concerts Eugène Ysaÿe de Bruxelles le 10 janvier 1897. Inspiré d’un poème de la littérature assyrienne, Istar n’est pas sans rappeler le mythe d’Orphée : déesse de la guerre et de l’amour, elle descend aux enfers pour arracher son jeune amant à la mort ; à cette fin Istar doit franchir sept portes à chacune desquelles le gardien la dépouille d’un bijou ou d’un vêtement. La septième porte franchie, elle jaillit, nue, libérée, lumineuse, dépeinte par les cordes, les bois et les trompettes à l’unisson… « … Alors Istar, fille de Sin, est entrée au pays immuable, elle a pris et reçu les Eaux de la Vie. Elle a présenté les Eaux sublimes, et ainsi, devant tous, elle a délivré le Fils de la Vie, son jeune amant. » Œuvre d’une magnificente splendeur, au chatoiement incomparables, Istar est, après la Symphonie cévenole, la partition la moins méconnue de d’Indy, et il était impérieux qu’elle revienne au catalogue après les enregistrements de Zoltan Fekete (Supraphon) et Pierre Dervaux (EMI).

Après avoir été le chantre des montagnes, d’Indy devint celui de la mer avec le Poème des rivages et le Diptyque méditerranéen, œuvres d’une étonnante jeunesse et rayonnant de lumière, de joie de vivre et de bonheur ; ces deux partitions nous furent révélées naguère par Georges Prêtre à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo (EMI). Le Poème des rivages, dédié « à ma chère femme Line », est une suite symphonique en quatre parties : Calme et lumière (Agay), La Joie du bleu profond (Miramar de Mallorca), Horizons verts (Falconara), Le Mystère de l’Océan (La grande côte) ; il fut créé le 1er décembre 1921 à New York, accueilli avec enthousiasme, ce qui n’est guère étonnant vis-à-vis d’une partition si évocatrice, à la spontanéité et l’émotion sincères, non exempte d’une naïveté et d’un humour certains, probablement hérités des jeunes musiciens (les Six) de son temps.

Quant au Diptyque méditerranéen, créé à Paris par Philippe Gaubert le 5 décembre 1926, d’Indy inscrivit en tête de la partition : « Cette œuvre n’a d’autre mission que de noter, en deux volets, deux impressions lumineuses : un matin et un soir sur la côte de l’Estérel, par un temps calme. Soleil matinal. À l’Orient apparaissent les premières lueurs de l’aube. Le réveil des cigales célèbre la venue du soleil, qui éclate bientôt, triomphant, dans un ciel pur et très lumineux. Soleil vespéral. L’intense lumière de l’astre qui décline se perd peu à peu en de vastes teintes d’un rouge ardent. La prière du soir annonce l’heure du sommeil. Et la nature s’endort dans le calme d’une claire nuit. »

De toutes ces partitions aux sonorités généreuses et chaleureusement gourmandes, l’excellent Emmanuel Krivine et son Orchestre Philharmonique du Luxembourg nous offrent des exécutions admirables, à la fois inspirées et rigoureuses, dont on peut certifier qu’elles ne seront guère approchées avant bien longtemps, faisant de ce disque de musique française dans ce qu’elle a de plus noble, une de ces nombreuses pierres précieuses dont Timpani nous a constamment gratifiés.

Disque en vente sur le site Antilopea.com

- Vincent d’Indy (1851-1931), Poème des rivages, Istar, Diptyque méditerranéen
- Orchestre Philharmonique du Luxembourg
- Emmanuel Krivine, direction
- 1 cd Timpani 1C1101, enregistrement en la Salle de la Philharmonie, Luxembourg, janvier 2006



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