L’œuvre pour piano d’Arthur Honegger
Après deux intégrales consacrées aux mélodies et à la musique de chambre, Timpani se penche sur l’œuvre pour piano habituellement délaissée de Honegger. Désintérêt mérité ou bien injuste oubli ?
L’œuvre pour piano d’Arthur Honegger, particulièrement réduite, est écrite pour l’essentiel entre 1916 et 1923 alors que Honegger est encore un jeune homme, après quoi ne suivront que quelques pièces de circonstances et des transcriptions. Si elle apparait anecdotique dans la production globale du compositeur à la fois par le faible nombre de partitions et leurs ambitions réduites, elle ne l’est pas pour autant en terme de qualité, affichant un art consommé de la miniature (la durée moyenne des pièces étant de une à deux minutes) et une rigueur d’écriture, que l’on connait au travers de ses grandes formes dramatiques (Le roi David, Jeanne d’Arc au bûcher…) et de ses symphonies, nullement mise à mal par leur brièveté. Honegger a toujours été le plus sérieux du groupe des six : peu lui importe d’être un trouble-fête, un provocateur, un anti-traditionaliste, et à l’humour et au jazz de ses compagnons Honegger préfère, y compris dans ces pièces pour piano, un contrepoint développé et dense et une harmonie souvent bitonale plus sombre que ludique - deux aspects qui pourraient conduire le compositeur à tomber dans le trop-plein sur des formes aussi courtes mais qui lui permettent au contraire, grâce à la maîtrise de l’atmosphère par de subtiles orientations modales et harmoniques, d’offrir une écriture resserrée au maximum dans des pièces d’une grande poésie.
Deux influences majeures planent sur toute cette partie du catalogue d’Honegger : celle de Debussy et celle de Bach. Ainsi dans la pièce la plus ancienne et la plus longue, Toccata et variations de 1916, l’harmonie est clairement marquée par les Préludes de Debussy, à l’image de ce motif principal rappelant Feux d’artifices ou du thème du deuxième mouvement évoquant La cathédrale engloutie, mais l’usage plus prononcée d’un contrepoint qui regarde vers Bach et la vigueur rythmique appartiennent à Honegger. Suivent chronologiquement trois beaux recueils : les trois pièces de 1915-20 contenant un charmant hommage en forme de pastiche à la sonatine de Ravel ; Sept pièces brèves de 1919-20 remarquables de diversité et d’éclat malgré leur extrême ramassement (la plus courte dure tout juste 18 secondes) ; et le Cahier romand, dans la même lignée mais s’attardant plus sur le mystère, dans une atmosphère de début de soirée que Debussy ne renierait pas dans le ton même si la forme s’en éloigne ici. Dans ces pièces souvent faussement légères (dans un esprit proche de préludes comme La puerta del vino ou les tierces alternées pour les pièces rapides et Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir pour les pièces lentes), un contrepoint travaillé s’égare dans un brouillard d’harmonies polytonales où se rencontrent ci et là des mélodies faussement gaies, de lointaines références aux jazz (syncopes et gammes descendantes du IV du Cahier Romand) et de sombres batteries d’accords graves.
Parmi les pièces de circonstance qui suivent, Prélude, Arioso et fughette, écrite pour un hommage à Bach dans La Revue Musicale en 1932, est probablement la plus faible, un exercice formel aux allures d’improvisation sur le thème des lettres BACH. A l’opposé, Deux esquisses en notation Obouhov de 1942-43, avec sa première pièce pleine de ténèbres et sa deuxième au perpetuum mobile vaporeux, est beaucoup plus réussi. Citons enfin, parmi d’autres toutes aussi attachantes, Scenic Railway écrite pour l’album Parc d’attractions commémorant l’Exposition de 1937 et qui rompt l’absence de références extra-musicales en représentant un train de montagnes russes, tout en montées et en descentes après une introduction qui figure l’escalade initiale. Une pièce amusante, même si elle aurait pu être ici jouée par Jean-François Antonioli avec plus de vigueur, cette attraction là n’étant pas bien effrayante. Sur le reste du disque, le pianiste, déjà auteur entre autres d’une intégrale de l’œuvre pour piano de Debussy, sait donner une véritable atmosphère à ces pièces et se refuse à les considérer comme des oeuvres anodines. La pièce qui conclut le programme, la partita pour deux pianos, composée à partir de matériau tiré du ballet Sémiramis et de la musique de scène pour L’impératrice aux rochers, est comme un résumé de la production de Honegger pour cet instrument : les accords dissonants de la première partie, le doucereux contrepoint de la deuxième aux archaïsmes ravéliens qui peu à peu se font plus durs, les motifs d’allure Debussyste, l’épaisse marche de la dernière partie, terminent cette quasi-intégrale [1] qui révèle une partie méconnue de l’œuvre du compositeur suisse, sans décevoir malgré une forte filiation avec la musique de Debussy qui rendra le disque intéressant non seulement pour le collectionneurs de l’œuvre d’Honegger mais également pour tous les amateurs du compositeur des Préludes.
Arthur Honegger (1892-1955) : Toccata et variations ; Sept pièces brèves, Prélude, Arioso et Fughette sur le nom de Bach ; Deux esquisses en notatio nObouhov ; Le cahier romand ; Trois pièces ; Sarabande (de l’album des six) ; Hpmmage à Albert Roussel ; Berceuse, pour le bal des petits lits blancs ; Petite pièce en sol ; Scenic Railway ; Souvenir de Chopin (extrait du film Un ami viendra ce soir) ; Matamore (extrait du film Le Capitaine Fracasse) ; Partita pour deux pianos
Jean-François Antonioli, piano
Ju-Ying Song, deuxième piano
1 cd Timpani 1C1138. Enregistré en septembre 2007 à La Chaux-de Fonds.
[1] Il semble curieusement manquer Petits Airs sur une basse célèbre H.145 de 1941, et les nombreuses transcriptions ne sont présentes qu’au travers de deux pièces tirées de musiques de films, mais le disque ajoute aux pièces du catalogue une pièce publiée seulement en 1992 et une berceuse inédite.