Concertos de Milhaud par Paul Meyer, un programme discutable
Ce disque de musique concertante de Darius Milhaud, sous label RCA Red Seal (avec le soutien du fonds d’action de la Sacem) présente un double intérêt : celui de nous faire entendre deux concertos rarement enregistrés du compositeur, l’un pour clarinette, l’autre pour percussions, et de nous éclairer sur les qualités de Paul Meyer, clarinettiste mondialement reconnu, en tant que chef, puisqu’il dirige ici l’Orchestre Philharmonique de Liège. Autour de lui sont réunis d’autres solistes de qualité comme Eric le sage (piano) ou Fabrice Moretti (saxophone). Cette louable échappée vers un répertoire peu fréquenté ne va pas sans quelques défauts, conséquence de la volonté d’avoir voulu faire trop populaire : faute de refléter un parti pris suffisamment clair, le résultat n’est qu’un demi-succès.
On passera sous silence la pochette hideuse, comme on glissera rapidement sur ce Scaramouche dont elle se sert comme argument publicitaire majeur. Bien sûr la version pour saxophone opus 165c n’est pas la plus fréquemment enregistrée des métamorphoses de la sempiternelle suite pour deux pianos, mais Paul Meyer aurait pu dans un souci de cohérence choisir la version pour clarinette et orchestre opus 165d, encore moins représentée au disque. Peut-être aurait-il adopté un tempo moins rapide : cette course à l’abîme gomme les détails les plus réjouissants de la partition, et même le blues central n’est pas en place rythmiquement (le soliste n’y est pour rien). On espère toujours qu’un chef aura la curiosité de rechercher la version originale de la musique du Médecin volant dont est tirée la suite…
En revanche, on applaudit volontiers les sept minutes tendues et passionnantes du rarissime Concerto pour batterie et petit orchestre de 1930, qui est peut-être le premier exemple du genre et permet au percussionniste Geert Verschraegen de donner toute la mesure de son talent, particulièrement dans la section mélodique modéré au début du second mouvement où le dialogue avec la trompette et les bois crée des atmosphères mystérieuses et nocturnes qui siéraient parfaitement à un film noir. Seul regret, c’est trop court, et puisqu’on disposait d’un percussionniste de talent, pourquoi n’en avoir pas profité pour enregistrer aussi le Concerto pour Marimba, dont il n’existe guère de versions depuis celle dirigée par Celibidache ?
Même satisfaction en ce qui concerne le Concerto pour clarinette et orchestre de 1941 qui constitue le plat de résistance de ce disque : l’interprétation est exceptionnelle, donnant toute latitude à l’orchestre de faire briller ses cuivres rutilants et ses cordes virtuoses. Première production importante de la deuxième période américaine de Milhaud, le concerto, en quatre mouvements (destiné à Benny Goodman) porte les traces de l’influence de Copland, davantage celui de Rodeo que celui du concerto pour clarinette. Si le premier mouvement paraît encore d’inspiration européenne avec son balancement de sicilienne, le deuxième emprunte à des rythmes de square-dance, et le long adagio de huit minutes qui suit semble une sorte de nocturne sur le corral, dans lequel se serait glissé un écho de marche funèbre du chasseur à la manière de Mahler, développant un thème proche d’Au clair de la lune en mineur. Le final lui-même pourrait être compris comme une réinterprétation du Hoe-down typique de la musique western transporté dans un music-hall de Harlem.
Le Carnaval d’Aix, pour piano et orchestre est bien connu, mieux que les cinq concertos ou que les remarquables Etudes (encore une fois il aurait pu être ingénieux de tenter de retrouver la musique du ballet Salade de 1924 dont est issue cette suite plutôt que se laisser aller à la facilité de répéter l’un des morceaux les plus célèbres de Milhaud). Cette pièce maîtresse du Milhaud folkloriste et festif trouve avec Eric le Sage un interprète délicat, inclinant plus vers l’aspect nostalgique que vers la parade, au point que, même si l’enregistrement place le soliste en avant, l’orchestre qui l’accompagne paraît par moments un peu massif et sérieux. Cette version reste une réussite, révélant une sorte de double-fond mélancolique qui souligne l’aspect de souvenir d’un monde révolu plutôt que la vision simplement descriptive et joviale qu’on a pu trouver dans la récent enregistrement d’Alun Francis et Michael Korstick (CPO).
Heureuse initiative, un bonus d’une dizaine de minutes vient compléter le programme sous la forme de la Suite pour violon, clarinette et piano composée en 1936 pour la pièce d’Anouilh Le voyageur sans bagages. Aux même solistes se joint le violoniste Tedi Papavrani. Quoique l’œuvre, très agréable et excellemment jouée mérite bien une deuxième écoute, on imagine que ceux qui ont acheté le volume de Musique de chambre de Milhaud paru chez le même éditeur en 2001 (et dont ce bonus est tiré à l’identique), ne seront pas forcément ravis. Le livret français-anglais est assez minimal et pauvre en informations : il est recommandé de lire le disque sur une platine de salon…
Darius Milhaud (1892-1974), Scaramouche, suite pour saxophone et orchestre Op.165c ; Concerto pour batterie et petit orchestre Op.109 ; Concerto pour clarinette et orchestre Op.230 ; Le Carnaval d’Aix pour piano et orchestre Op.83b ; Suite pour violon, clarinette et piano Op.157b
Eric Le Sage, piano
Fabrice Moretti, saxophone alto
Geert Verschraegen, percussions
Orchestre Philharmonique de Liège
Paul Meyer, clarinette et direction
1 cd RCA 74321-801032. Enregistré en janvier et mai 2007 à la Salle Philharmonique de Liège