Un manuscrit à découvrir sous deux facettes

samedi 13 septembre 2008 par Philippe Houbert

Qui était cette Susanne van Soldt dont le manuscrit musical a éveillé l’intérêt de deux éditeurs cousins, Alpha dans sa collection « Les chants de la terre », et Ricercar ?

Même si les sources sont fragmentaires, il est quand même possible de définir quel fut le parcours de cette famille van Soldt. Le père de Susanne, riche commerçant anversois de religion protestante, se serait réfugié à Londres en 1585, lors du siège d’Anvers par les troupes espagnoles de Philippe II. L’église réformée hollandaise de Londres fait état du baptême d’une petite Susanne en mai 1586. C’est cette même Susanne qui, en 1599, soit sans doute à l’âge de 13 ans, appose son nom et l’année sur la page de garde d’un manuscrit acquis par le British Museum en 1873.

Bien que copié à Londres, c’est bien l’ambiance et la tradition musicale des Pays-Bas de l’époque qui se reflètent dans ce recueil. Avec la forte influence aussi des virginalistes anglais.

Le premier trait remarquable de ce manuscrit réside dans la diversité des types de compositions, reflet de la circulation du répertoire au niveau international. Presque toutes les pièces se présentent sous des formes ornementées originales. Famille protestante, donc grande présence de psaumes harmonisés à quatre voix et portant tous des titres en néerlandais. Les harmonisations sont peu virtuoses, caractéristique de l’ensemble du recueil. Nous sommes donc bien en présence d’une musique faite pour être jouée par des amateurs, dans un cercle familial. Ce trait se retrouve dans les danses et chansons d’origine majoritairement française, mais faisant aussi appel à la tradition anglaise (« Pavana Bassano & Galliarde Bassanni » dans le disque Ricercar), allemande et italienne.

L’une des plus belles pièces du recueil est incontestablement la chanson « Susanne un jour » de Roland de Lassus. Nous avons donc ici une parfaite illustration de la pratique musicale quotidienne dans les Pays-Bas de la fin de la Renaissance. Venons-en aux disques. Bien que de nombreuses pièces se retrouvent dans les deux enregistrements, n’ayez crainte de doublonner. Chaque disque a son ambiance spécifique, liée à la personnalité des interprètes et à l’instrumentarium retenu. Chez Ricercar, le maître d’œuvre est Guy Penson qui touche deux instruments élaborés à partir de modèles d’Andreas Ruckers : un virginal simple conservé au sublime Musée des instruments de musique de Bruxelles ; l’autre, un virginal dit « moeder en kind » de Jef van Boven, instrument « mère et enfant » car, en son sein, se trouve un tout petit virginal que l’on peut sortir comme un bébé sortirait du ventre de sa mère. La notice du disque donne quelques explications techniques que nous ne développerons pas ici, mais notons juste la beauté remarquable des instruments joués, l’extrême poésie quasiment nostalgique qui se dégage du jeu de Guy Penson. Atmosphère de recueillement, musique jouée pour soi. Deux pièces de Johan Jacob van Eyck, le célèbre flutiste d’Utrecht figurent également dans ce recueil et permettent d’apprécier le jeu de Patrick Denecker.

En comparaison, le disque Alpha paraît plus immédiatement abordable, grâce à la diversité des formations proposées par l’ensemble Les Witches. Ces dernières, dont les disques, parus chez le même éditeur et consacrée au recueil de Francis Tregian et au livre de Playford, avaient été déjà très bien accueillis, nous transportent ici dans un univers familial, fait de joies, de rires, de fêtes, mais aussi de foi partagée. Les quatre allemandes retenues dans ce disque sont de toute beauté, splendidement harmonisées par l’ensemble. La dernière pièce du disque, une « brabanschen ronden » trotte dans la tête longtemps après la fin de l’écoute.

A l’heure du choix, nous conseillons courageusement les deux enregistrements : Penson pour les heures de recueillement, les Witches pour partager entre amis. Et, comme trait commun, une citation reprise par Freddy Eichelberger, organiste des Witches, et attribuée à Gustav Leonhardt : « Si l’on cherche seulement à être authentique, on a peu de chances de convaincre, mais si on cherche à convaincre, on a de grandes chances d’être authentique. »

- Manuscrit Susanne van Soldt
- Danses, chansons & psaumes des Flandres, 1599
- Les Witches
- 1 CDAlpha 526

- The Susanne van Soldt Virginal Book
- Patrick Denecker, flûte
- Guy Penson, clavier
- 1 CD Ricercar 264



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