Le frisson beethovenien petit-bourgeois

jeudi 28 août 2008 par Théo Bélaud

L’auteur de ces lignes n’a pas envie d’être désobligeant à l’égard de Philippe Herreweghe, grand musicien, cultivé et compétent, auteur de quelques réussites certaines (Mendelssohn, Fauré) en dehors de son répertoire naturel (Bach). Mais cet enregistrement des Symphonies n° 5 et 8 de Beethoven confirme de façon presque schématique l’impression laissée par les précédents volumes de cette intégrale en cours : à quoi bon, encore, ce défilé des tics du supposé Beethoven nouveau, qui est déjà avarié depuis belle lurette ?

Le début de l’écoute de ce disque est assez affligeant. Du premier mouvement de la Cinquième, que sauver ? Le tempo, ce qui était prévisible. Et les commentaires des cordes basses sur le second thème, un peu plus clairs et distincts qu’à l’accoutumée [1]. Pour le reste, on est dans le schématisme sans fil conducteur. Sècheresse des phrases dès l’incipit, absence de densité des cordes et d’unité du tissu, - le dosage correct des plans sonores ne fait pas tout - progression par à-coups et relances artificielles du discours. On a sans doute entendu plus risible - quoique, tout de même : comme avec Zinman ou Van Immerseel, on a droit à un « ornement » (enfin, au moins au cube) sur la mesure solo adagio du hautbois dans le premier mouvement, parfaitement fantaisiste et n’intégrant même pas celui marqué par Beethoven, sans parler du point d’orgue : en lieu et place, une sorte de triple contorsion-salto retournée fort distrayante [2]. A part cela, soyons clairs, Herreweghe ne fait rien de particulièrement scandaleux. Mais les deux premiers mouvements sont d’une absence de continuité et de tension atteignant à un ennui rare. Et la cohérence n’y est même pas : sur les différentes occurrences de la forme primitive du thème principal, pas un seul des point d’orgue n’est marqué identiquement, et certains (le tout premier notamment) ne sont pas marqués du tout. On a presque envie de faire ici un procès d’intentions qui laisse en tous cas un arrière-goût de son verdict à l’écoute : marquer les points d’orgue tire sans doute trop Beethoven du côté de la supposée tradition romantico-métaphysique, donc fi des points d’orgues, allégeons tout cela ! Oui, mais et Beethoven, au fait ? Le pauvre, il s’est sans doute fourvoyé et a manqué d’authenticité à l’égard de lui-même.

Le respect de la valeur des notes n’est en général pas le point fort de cette version - comme tant d’autres du même genre auparavant : on n’a pas ici l’excès de fin de phrases shuntées à craindre, mais combien de noires à la suite de croches deviennent ici... des croches ? Combien de trous noirs dans la succession des notes ? Le début du développement à la section d’échanges des cordes et des bois sur le motif blanche-blanche est d’une raideur et d’une absence de respiration hallucinantes [3]. Instrumentalement, cette réalisation est tout juste décente. Et quand la scorie se loge sur le solo de basson (triolet mangé), ce n’est quand même pas du luxe de corriger. On pourrait presque en dire autant pour les cors sur l’écho du thème dans l’exposé [4]. Le deuxième mouvement est d’un allant appréciable, et d’un refus de vocalité détestable - comme à peu près tout le reste. C’est perceptible dès l’exposé aux violoncelles, mais encore beaucoup plus flagrant et indéfendable sur la variation enrichie [5]. Les tutti sont secs et durs, et de ce fait dépourvus de toute intensité lyrique : de surcroît, ici, de façon très fashion, on a droit à de furieux accents sur chaque quart de temps impair de l’accompagnement des cordes, ce qui est doublement cocasse, pour un mouvement marqué à la croche, et sur un passage où Beethoven a pris soin de marquer les accents sur chaque note (!) [6] Les triolets conclusifs du thème principal sont un coup précipités, un coup retenus. Et sur la gamme conclusive du développement central, il n’y a pas plus de lyrisme aux cordes que de point d’orgue sur le mi [7]. Et on ne compte pas les phrases coupées à la serpe au motif qu’il n’y pas de ligato marqué entre une longue et une brève. Une seule, tellement flagrante, en guise d’exemple : au début de la section finale piu moto, le basson solo [8].

Les deux derniers mouvements ont davantage de tenue horizontale. Verticalement, d’aucuns plus radicaux que nous maudiront cette timbale pétaradante, mais s’il y a une chose que nous ne reprocherons jamais à la nouvelle génération de chefs beethoveniens, c’est de faire exploser les peaux, car cela aurait toujours dû se faire - et d’ailleurs s’est fait avant eux, occasionnellement. En même temps, le fait que cela constitue un des rares éléments à porter au crédit de cette version ajoute presque à l’impression d’avoir sur la platine un produit préfabriqué de plus dans ce répertoire, où l’on se contente de remplir le cahier des charges de celui qui veut son frisson Beethoven à la mode. Car évidemment, les défauts constants subsistent : il suffit de s’en tenir à l’exposé du final, avec les blanches pointées mort-nées. Pour le reste, les basses sur le second thème font étonnamment bien le travail pour une version à effectif réduit, le climax est convaincant dans l’équilibre cordes/cors, et la coda bien tenue. C’est trop peu pour ne pas poursuivre l’écoute du disque avec une sacrée dose de mauvaise humeur. Et pourtant, la Huitième est nettement plus présentable, quoique jamais très passionnante. Seule la grande progression centrale du premier mouvement constitue un véritable atout pour ce disque : la direction y est solide et unifiante, les timbales très convaincantes - les cuivres, vulgaires, mais ce n’est pas dramatique [9]. Mais enfin, dans une optique similaire, Harnoncourt et Järvi ont fait mieux, et Mackerras/Liverpool tellement plus fort encore. Au moins, les notes longues dans l’exposé sont mieux tenues que précédemment - à part la noire concluant la toute première phrase, ce qui comme toujours a un effet dévastateur sur la logique de celle-ci, à savoir de la couper en deux d’une part, et d’en appauvrir la dimension de souffrance d’autre part. La reprise modifiée du thème après le climax bénéficie d’intonations justes aux violons [10]. La coda, contrairement aux version précitées, est en revanche anecdotique. Le deuxième mouvement est globalement juste de tempo et de style, mais manque de répondant aux cordes basses - comme dans beaucoup de versions, certes. Le troisième est un peu trop rapide quoique cohérent (pas de ralentissement dans le trio, réussi d’ailleurs), mais souffre de sforzando surjouant caricaturalement le contraste avec les longues phrases initiales entièrement liées : tout l’exposé sonne didactique sous ce rapport. Le finale est bien mené, même si ici comme à tant d’autres endroits, le manque de densité sonore aux cordes est frustrant.

Ce disque n’est pas honteux. Il a beaucoup de défauts et quelques qualités, et n’est pas le seul ici. Il a en fait un défaut terrible : il vient refaire entendre ce qu’on a déjà bien compris et assimilé, à toutes les sauces possibles et imaginables, avec tous les services après-vente concevables quant au bien-fondé de la démarche. Et le problème est le suivant : tous ces procédés pour convaincre que Beethoven est tellement plus excitant qu’« avant », indépendamment de leur pertinence musicale variable, sont tellement connus et prévisibles qu’on a l’impression d’entendre à chaque nouvelle sortie du même type un produit de consommation courante adapté au petit marché des cultureux dans sa norme actuelle. Cette norme est petite-bourgeoise : autosatisfaite, se cachant derrière un alibi (la confusion du reconstitué et du philologique, voir sur ce point l’article de Thomas Rigail sur Van Immerseel) qui n’est qu’une fausse modestie commode, et corsetant son plaisir en conventions qui piétinent la liberté de ton immense de la musique de Beethoven : en somme, médiocrement confortable. On a surtout l’impression que cela n’intéresse plus beaucoup de musiciens et d’éditeurs de disques de continuer à interroger le texte beethovenien de sorte à le diriger dans un geste discursif pensé et unifié : à quoi bon, alors que la boîte à outils - et à farces et attrapes - est à portée de main ? Alors, qui a encore besoin de ce Beethoven ? A part ceux qui fantasment encore l’existence d’une école d’interprétation authentique cohérente, tellement disparate stylistiquement et qualitativement en vérité ? A part ceux qui accordent leurs récompenses à la velléitaire et caricaturale intégrale des symphonies par Van Immerseel ? - uniquement au fond parce qu’elle est très bien jouée et bien enregistrée, mais un pensum en langue châtiée reste un pensum. A part les faux-vrais blasés qui ont toujours besoin de confirmer qu’ils ont senti passer un souffle (un peu comme Herod) il y a vingt ans ? Le jour où Beethoven aura vraiment besoin d’un souffle nouveau pour exister, il nous passera un coup de téléphone pour le signaler, et on vous préviendra.

- Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n°5 en ut mineur Op.67 ; Symphonie n°8 en Fa majeur Op.93.
- Orchestre Royal Philharmonique des Flandres
- Philippe Herreweghe, direction
- 1 SACD Pentatone PTC 5186 316. Enregistré les 4, 9 et 10 Juin 2007 au Muzikcentrum Frits Philips d’Eindhoven.

[1] Opus 67, I, mesures 65-81.

[2] Opus 67, I, mesure 268.

[3] Opus 67, I, mesures 196-227.

[4] Opus 67, I, mesure 111, premier exposé avant reprise.

[5] Opus 67, II, mesures 98-113.

[6] Opus 67, II, mesures 32-36.

[7] Opus 67, II, mesures 122-123.

[8] Opus 67, II, mesures 205-208.

[9] Opus 93, I, mesures 144-189.

[10] Opus 93, I, mesures 208-216.



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