Un événement pour le violon !
Ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance d’écouter, pour petit-déjeuner, le Duo concertant pour deux violons et orchestre H264 de Bohuslav Martinů, avant d’enchaîner avec le splendide Concerto da camera H285… Voilà la chose rendue possible par le travail de thuriféraire de Christopher Hogwood et de l’Orchestre Philharmonique Tchèque. Ajoutez encore le son d’un Bohuslav Matoušek au sommet de sa forme, entouré de quelques bonnes pointures, et le bonheur est à son comble. Voici les deux premiers volumes d’une série qui s’annonce enthousiasmante.
Christopher Hogwood marche-t-il sur les traces de Charles Mackerras, qui avait livré un impressionnant référentiel Janaček en son temps ? On se prend à rêver, d’autant qu’avec Bohuslav Martinů, la chose est rendue encore moins aisée avec un catalogue pléthorique et superfétatoire. Voilà en tout cas une intégrale qui s’annonce bien : le troisième volume est récemment sorti et on en attend encore un quatrième, dont la parution est programmée en septembre. Les deux premiers de la série recèlent quelques trésors bien inconnus sur lesquels nous allons nous étendre un instant.
Rappelons tout d’abord que Martinů commença sa carrière musicale avec un violon entre les mains, à une époque où l’école tchèque avait déjà su soigner sa réputation. Ce fut le tailleur de la petite paroisse de Polička qui donna au fils du gardien de l’église Martinů ses premières leçons. Et quoiqu’on puisse dire, il avait en un rien de temps créé une vocation. Du violon, le jeune prodige passa à la composition, sans jamais réellement abandonner ses premières amours : les pièces présentées ici par Hogwood et ses musiciens appartiennent sans nul doute à ses meilleures productions.
Peu de temps après avoir écrit son premier concerto pour violon, Martinů se lança dans l’écriture d’un Concerto pour flûte, violon et orchestre. Bien qu’il s’agisse d’une commande (du flûtiste français Moyse, célébré un peu partout dans le monde) destinée à agrémenter la vie de couple de monsieur et madame (madame jouait du violon), le compositeur se lança dans de hardies expérimentations formelles, destinées à mêler l’antique concerto grosso à l’esthétique de son temps. Encore une fois, nous le répétons : la musique de Martinů n’est pas uniquement redevable au classicisme. Le compositeur est largement ouvert aux langages de ses contemporains : Stravinsky, Milhaud, Ravel, qu’il admire et connaît, sans les copier. Dans certains cas, celui de Milhaud notamment, il les surpasse sans doute possible. Martinů oscille sans cesse entre un ton d’apparence sage et des inclinations vers la nouveauté. Son grand défaut, finalement, est de n’avoir jamais provoqué de scandale retentissant.
Le Duo concertante et le concerto en ré majeur pour deux violons, respectivement datés de 1937 et de 1950 partagent ces mêmes tiraillements, quelque part entre Jean-Sébastien Bach et Sergeï Prokofiev. Le Duo Concertante possède néanmoins une profondeur méditative que l’on ne retrouve pas toujours dans le Double concerto, écrit lui pour deux phénomènes de foire, les jumeaux Gerald et Wilfred Beal, qui connurent une carrière aussi fulgurante qu’appréciée, mais vite tombée dans l’oubli. Ils emportèrent avec eux ce Double concerto que Bohuslav Matoušek exhume avec une rare gourmandise, partageant l’espace de dix-huit minutes son pupitre avec Jennifer Koh. Espérons que ce duo-là connaîtra plus de succès que celui des créateurs. On ose espérer cependant l’entendre un jour au concert.
Le grand sommet du deuxième disque de la série est sans aucun conteste le Concerto da Camera, écrit pendant les années les plus sombres de la carrière du compositeur (1940-1941). Œuvre au noir, glaçante mais vibrante, elle n’a rien perdu de son âpreté et de son acuité, rappelant les terribles fresques médiévales du Jugement dernier. Ce retable de l’Apocalypse requiert un effectif limité : cordes, piano et quelques furtives percussions. Ces dernières se métamorphosent au cours du dernier mouvement en orchestre de jazz spectral, suscitant malaise et incompréhension chez l’auditeur, malgré tout enthousiasmé par l’ensemble.
Ce même enthousiasme retombe un peu avec les deux œuvres qui lui sont adjointes, le Concerto pour violon, piano et orchestre H342 et la Rhapsodie tchèque, lesquelles ressemblent plus à des esquisses de futurs chefs-d’œuvre qu’à de vraies pièces réfléchies : les intégrales sont faites pour ça aussi, présenter les aspects les moins séduisants de compositeurs prolifiques. Il n’en reste pas moins que nous attendons avec beaucoup d’impatience les volumes 3 et 4 de cette série.
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Bohuslav Martinů (1890-1959), L’intégrale de la musique pour violon et orchestre, vol. 1 et 2.
Bohuslav Matoušek, Janne Thomsen, Régis Pasquier, Jennifer Koh, Karel Košárek.
Christopher Hogwood
Česká filharmonie
2 cds Hyperion CDA67671 et CDA67672. Enregistré au Rudolfinum, Prague, 2004-2005.