L’honneur de Charles Mackerras
Dans son excellent Scoop, Woody Allen déclare à qui veut l’entendre qu’il est « l’honneur de sa race ». Grosso modo, au troisième degré - la formule est à prendre avec distance, le procédé urbain aussi, mais la part de sincérité est réelle. Sur le même mode, on pourrait en dire autant de Mackerras si du moins on usait du raccourci « racial » baroqueux dirigeant Beethoven et les romantiques. Mackerras n’est pas vraiment un baroqueux, et est un chef bien trop important pour pouvoir tenir dans une case aussi absconse. Mais en persistant dans les procédés, toujours discutable, apparentés à cette dernière, il sauve l’honneur de bien de ses représentants par un sens de la continuité discursive qu’il possède de façon bien plus évidente que tous les autres. Cette seconde intégrale Beethoven, sur le vif cette fois et avec toutes les imperfections ainsi induites, le prouve.
Deux problématiques accompagnent naturellement cette publication. D’une part, le bien-fondé d’une seconde intégrale Mackerras après celle, très honorable et parfois miraculeuse (la Huitième) réalisée à Liverpool. L’exemple d’une remise sur le métier de l’ouvrage mozartien par Mackerras laisse à penser que la démarche n’est pas superflue. Concernant ce premier point, on note une amélioration assez nette du son d’orchestre d’ensemble, agrémenté du reste d’une prise de son plus proche des instruments et moins clinique que dans l’intégrale précédente. D’autre part, dans la mesure où Mackerras est un vrai-faux-baroqueux dont le travail revêt une dimension majeure dans la sphère beethovénienne en général, et où (bien que, pourrait-on dire) il fonde son travail sur l’édition Bärenreiter/Del Mar, la comparaison avec les superbes synthèses récentes de Bernard Haitink et de Claudio Abbado (l’intégrale des concerts romains) s’impose. Ce, dans la mesure où notamment l’intégrale de Paavo Järvi (voir ici et là) n’est pas encore tout à fait arrivée à terme, mais aussi où celle-ci, pour exceptionnelle qu’elle soit en matière de fini instrumental et d’engagement, nous semble relever d’un autre esprit, à nos yeux plus velléitaire et stylistiquement discutable.
La Première Symphonie, à cet égard, si elle sonne globalement de façon plus distinguée et élégante que la première mouture (la vulgarité de timbres est particulièrement insupportable dans cette symphonie) n’est pas la mieux placée pour rivaliser avec Abbado, qui a de surcroît toujours été excellent ici - sa dernière mouture offre notamment une lecture stupéfiante d’intelligence du trio du scherzo. C’est pourtant une exécution de premier plan, qui propose notamment un excellente finale, d’une clarté polyphonique remarquable, d’une très bonne tenue rythmique et d’un engagement ne cédant jamais au trivial. En particulier, les interventions de timbales comme celle ouvrant sur la coda, trouvent un équilibre parfait entre mise en exergue - souhaitable - et respect d’un équilibre général traditionnel. Le reste n’est jamais décevant mais ne crève pas le plafond de la bonne moyenne ici, surtout pour ce qui est du premier mouvement, dont le climax est comme neuf fois sur dix trop mou. La Deuxième représente un gain net relativement à la première intégrale : l’orchestre est plus équilibré et chaleureux bien sûr, mais le geste a surtout gagné en fluidité et en assurance dans les transitions - on peut certes trouver l’introduction trop enlevée et pré-dansante, et manquant de solennité. La sonate fonctionne elle beaucoup mieux, essentiellement parce que l’orchestre de Mackerras a gagné beaucoup de ce qui lui manquait en perspective des graves et en assise harmonique. Et cette fois, le climax du premier mouvement, qui souffre du même manque courant de soin que celui de la Première, apparaît brillamment construit dans la gradation et les plans sonores (crescendo ajouté opportunément aux contrebasses pour souligner l’accord d’ut majeur, cors étonnamment en-dehors et nobles sur les mesures suivantes, etc.). Comme dans la version de Liverpool, le finale fait montre d’un impact supérieur à la moyenne, avec moins de sècheresse et de raideur.
Le gain en souplesse du Beethoven nouveau de Mackerras fait de l’Héroïque la meilleure surprise, sans doute, de cette intégrale. Celle-ci ne s’avère presque jamais cassante ni velléitaire, tout en offrant une excitation extrêmement palpable. Plus que dans les deux premières symphonies, et peut-être davantage que dans toutes les autres, Mackerras desserre la bride métronomique et laisse fluctuer le mètre au grès des phrasés recherchés, en particulier dans un premier mouvement remarquablement vivant, ne souffrant aucun problème de continuité, et riche en qualités polyphoniques (écoutez les cordes à l’enchaînement du climax et de l’entrée du thème du hautbois). D’une certaine façon, la marche funèbre est en soit la bonne surprise du coffret à elle seule, car si Mackerras n’en livre pas l’interprétation du siècle, celle-ci peut rivaliser sans trop de peine avec ce qui s’est fait de mieux ces dix dernières années, pour la simple et excellente raison que les deux composants essentiels répondent présent : les phrasés (que l’on peut parfois discuter, comme souvent ici, mais pour tant de versions étiquetées authentiques qui n’y phrasent rien du tout !), et l’échelle dynamique adéquate. Seul le scherzo accuse un léger excès de pétaraderie, en partie compensé par un trio auquel la prise de risque de concert a fort bien réussi. Dans le finale comme ailleurs, la qualité des bois représente un gain substantiel en truculence orchestrale (clarinettes en particulier) qui fait définitivement de cette version l’Eroica que l’on gardera de Mackerras. Même si les dernières moutures d’Abbado et Barenboïm restent légèrement plus prioritaires à nos oreilles (ainsi, dans une catégorie encore plus directement comparable, que celle d’Harnoncourt, meilleur pan de son intégrale). Sans aucunement démériter en engagement, la Quatrième souffre un peu plus de manque de largeur de respiration dans son premier mouvement, hypothéqué dès le départ par une introduction beaucoup trop hachée et rapide. Tout ce qui suit est de bien meilleure facture générale, mais dans cette symphonie un peu pousse au vice, certains mauvais tics baroqueux dépassent hélas un peu trop (soufflets crispants aux cordes dans l’exposé du troisième mouvement). Le finale accuse quant à lui de petites chutes de tensions dynamiques et semble parfois un peu trop mené à l’énergie aux cordes (pour ce seul mouvement au moins, il faut reconnaître que Paavo Järvi a replacé la barre très haut, sans parler de Haitink).
Le disque suivant constitue une semi déception. Sans démériter, la Cinquième n’apporte pas non plus de révélation particulière ni en général, ni par rapport au Mackerras ancien. Ses mouvements extrêmes souffrent un peu de trompettes assez disgracieuses et d’un relatif manque de densité aux cordes - déficit dont pâtit également la fugue du III, pourtant intelligente et claire ; le deuxième, de quelques problèmes de plans sonores, avec des cordes trop en retrait sur la reprise du sujet varié notamment. Reste que l’approche a le mérite permanent d’une simplicité de bon aloi, privilégiant toujours l’avancée la plus spontanée et naturelle, sans sophistication ou hachage des phrases : il va sans dire que pour qu’une Cinquième reste dans l’oreille aujourd’hui (comme celle de Haitink/LSO), il faut beaucoup plus encore. Le premier mouvement de la Pastorale présente des qualités similaires (et, là encore, les clarinettes écossaises font de belles choses), mais est d’un lyrisme beaucoup trop timide, et le manque de grande ligne est ici plus prégnant qu’ailleurs - fait des plus banals ici, certes. Malgré des violons assez peu flatteurs, l’orchestre est nettement plus à son aise dans le second, grâce à la petite harmonie bien sûr, mais aussi à des altos et violoncelles souvent remarquables d’élégance d’intonation dans l’accompagnement. Ces deux qualités, et ce malgré des imperfections de mise en place, font très naturellement de l’épisode central du mouvement un des moments qui font que ce cycle mérite d’être connu : certains équilibres polyphoniques y frôlent l’inouï. La suite reste presque en permanence au contact de cette excellence, sauf, comme dans la quasi totalité de la discographie, le finale, ce qui était inévitable dans la mesure où déjà si peu d’orchestres plus consistants en son parviennent à en rendre le souffle. Pourtant, ici, les intentions paraissent excellentes, et la dynamique est généreuse, mais la force rythmique fait trop défaut, notamment à cause d’un exposé à la tenue très approximative, qui ne facilite pas la décontraction des musiciens, et donc le chant.
La Septième présente des qualités et défauts similaires à la précédente : des violons décidément trop frêles, et avec certaines gammes plus qu’incertaines dans le premier mouvement, ainsi que des ponctuations de cuivres peu subtiles, dans l’introduction notamment (ou encore des cors à la justesse douteuse dans la coda du I). Mais aussi d’une intelligence de la pulsation, et donc de la continuité, finalement assez rare ici : à titre d’exemple, la façon d’amener la coda du I à partir des phrasés des basses est remarquable). Et bien entendu du charme des bois, au premier chef des flûtes (magnifique exposé du thème principal du I). Dans l’allegretto, on ne pourra jamais se passer du surplus d’intensité et de... justesse que confère un vibrato traditionnel : cela n’empêche que l’exposé en particulier frappe par la subtilité de ses phrasés, et par un tempo idéal, chose peu courante également. Excellent dans l’esprit (tempo, énergie et style), le troisième mouvement vaut surtout par ses trios, les cordes manquant un peu de tenue par ailleurs. Sans absolument égaler les sommets d’excitation existants dans le finale, Mackerras achève cependant dignement cette Septième, avec nettement plus d’impact que dans sa précédente version, et en renforçant, parfois un peu trop, la caractérisation de la battue à deux temps.
L’explosive et jubilatoire Huitième de Mackerras était une attraction majeure de l’intégrale de Liverpool, et reste toujours à nos yeux une des plus exemplaires, mais aussi attachantes, de l’entière discographie. Le miracle, peu ou prou, se reproduit ici, et constitue donc à nouveau une raison tout à fait valable d’acquérir l’intégrale - laquelle, il est vrai, n’est pas encore proposée au prix plus qu’amical de la précédente ! En fait, s’il apparait un peu plus difficile de s’enthousiasmer pour cette Huitième, ce n’est pas seulement que l’effet de surprise de la version Liverpool est passé : c’est aussi que celle-ci est aussi un sommet des intégrales Haitink et Abbado parues entre temps !
Certes, la Neuvième est et restera à jamais inatteignable pour qui refuse de la traiter en hors-sujet de son époque non ou peu vibrant. Celle-ci est certainement l’une des plus audibles de sa catégorie - parce qu’elle n’est pas précipitée et parce que, encore et toujours, Mackerras met du liant dans et entre les phrases, et ne scande pas machinalement une vaine déclamation (dans le premier mouvement, le développement menant du fugato à la réexposition est particulièrement remarquable à cet égard). Le deuxième perd même moins d’énergie de pulsation en route que bien d’autres. La suite est plus quelconque, on s’en doute, en tous cas moins tenue dans la ligne et l’intensité. Mackerras n’est pas un velléitaire borné, on le savait : en prenant le Philharmonia, il a économisé une vaine énergie. Mackerras suit par ailleurs l’édition Del Mar à la lettre jusque dans la Neuvième, contrairement à Haitink et Abbado : ce qui, à certains égards, peut être considéré comme regrettable (voir ici nos arguments à ce sujet). Si l’on reste toutefois dans une logique comparative, il faut ajouter que ni Abbado, ni Haitink, ni vraiment d’autres ces dernières années à l’exception, peut-être, de Barenboïm, n’a fait de la Neuvième un élément remarquable de son intégrale... Celle de Mackerras n’est peut-être pas tout à fait aussi nécessaire que celles pré-citées, et ne sera donc jamais, à plus forte raison, un pilier historique de la discographie générale. Mais si vous aimez Mackerras, que vous goûtez la fraicheur d’un cycle donné en public : précision à cet égard, chaque symphonie a été enregistré à une date différente, et il ne s’agit donc pas absolument d’un véritable témoignage d’une intégrale en concert, qui aurait été donnée en quatre ou cinq concerts - voire jours. Mais c’est un détail, et d’ailleurs, tous les reproches ici formulées en sont, si vous êtes un inconditionnel.
Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : les neuf symphonies, opus 21, 36, 55, 60, 67, 68, 92, 93 (1), 125 (2).
Scottish Chamber Orchestra (1), Philharmonia Orchestra (2).
Janice Watson, soprano, Catherine Wyn-Rogers, mezzo-soprano, Stuart Skelton, tenor, Detlef Roth, basse (2).
Edinburgh Festival Chorus, chef de choeur : David Jones (2).
Charles Mackerras, direction.
5 CD Hyperion CDS44301/5 enregistrés en concert au Festival d’Edinburgh en du 15 août au 1er septembre 2006.