Bach, Perahia : l’Epiphanie
Murray Perahia revient à Bach en entamant la route des partitas, et « le miracle se reproduit », dixit Sony : publicité partiellement mensongère ! Si ce disque est une formidable nouvelle, c’est qu’il tient bien davantage du miracle que les précédents que Perahia a consacré au Kantor. En d’autres, termes, si vous n’aimiez pas le couple Bach/Perahia, c’est le moment de changer d’avis, et dans le cas contraire, vous n’avez jamais eu autant raison.
Ce n’est pas le plus surprenant, mais la première chose qui frappe à l’écoute de ces exécutions est la présence rayonnante du « son Perahia ». Rayonnante, car elle est nettement plus assumée et fière d’elle-même que dans ses Goldberg ou ses suites anglaises - impeccables et raffinées et que d’aucun trouvaient bien trop sages. La simple élégance polie est devenue opulence bien portée, luxueuse jouissance du clavier : jamais Perahia, dans Bach ou ailleurs, n’a autant paru en majesté sonore. Il va sans dire que l’impression coutumière de « beau et bon » que fait naître le piano perahien s’en trouve magnifiée, acquérant un supplément d’âme musicale que l’on n’avait pas forcément coutume de lui associer. Dans les partitas de Bach, une telle rondeur chaleureuse nous était inconnue en dehors de l’intégrale méconnue de Carl Seeman [1]. La prise de son d’un niveau exceptionnel d’immédiateté et de chaleur ne rate pas l’occasion de se faire remarquer - car c’est bien le musicien l’occasion, et le micro le larron, dans un tel cas.
Un second élément est plus étonnant : c’est que Perahia éblouit là où l’on ne l’attend pas forcément. Je pense tout particulièrement aux deux mouvements italiens - et quasi scarlattiens - de la partita en la mineur, où se produit l’improbable : Perahia fait mieux dans l’alla Scarlatti que le grand scarlattien Schiff - référence consensuelle dans les partitas par ailleurs [2]. Du reste, tout le triptyque final de cette partita est un moment d’idéal bonheur musical (burlesca, scherzo, gigue). Tout y est : l’énergie conductrice, le juste poids rythmique, la justesse et la variété d’attaque de la touche, les tempos les plus judicieux possibles. De façon générale, la sûreté de la conduite métrique tout au long de ce disque est absolument confondante : prenez le passage de la première section à la seconde puis de la seconde à la troisième de la Sinfonia de la partita en ut mineur, ou la si difficile ouverture à la française de la partita en ré majeur, d’une classe absolue. Rares sont les disques Bach de piano qui fondent ainsi compréhension architecturale, synoptique des oeuvres et hédonisme instrumental.
La réunion de ces qualités essentielles illumine naturellement toute la partita en ré majeur, la plus forte, profonde et touchante du corpus, aux oreilles de votre serviteur du moins. Mais si comme moi vous pensez que le premier livre de la Klavierübung culmine en BWV 828, et que BWV 828 culmine dans sa prodigieuse allemande, cela vous donne une raison de plus, mais ô combien gratifiante de vous précipiter sur ce disque. La plénitude du toucher, le contrôle extraordinaire du tempo, - rétablissant insensiblement la battue initiale après le ralentissement de chaque début de reprise - le sentiment d’ineffable dignité de l’élocution, de tendresse lumineuse : tout converge ici pour se rendre et nous rendre dignes d’un des plus vertigineux sommets d’inspiration de Bach. Cas délectable où l’on trouve le sommet d’un disque là où on attend de trouver le sommet des œuvres qu’il propose. Honnêtement, si l’on faisait de cette allemande le point de référence unique, Perahia serait déjà le dernier mot dans les partitas de Bach, avec Türeck peut-être.
Quelques remarques concernant la démarche philologique, qui mérite notre attention. Agogiquement admirable, ces exécutions peuvent bien se payer le luxe d’un certain dépouillement ornemental, quasiment borné au suivi de l’Urtext [3]. Seule exception récurrente, les accords arpégés supplémentaires, et les plus traditionnelles inversions d’arpèges (superbes dans la courante de l’Ut mineur). Mais mêmes les ajouts apparents (sarabande de l’Ut mineur notamment, pour le meilleur), ne sont pas fantaisistes mais relèvent de l’attention à la source la plus singulière des copies de l’édition imprimée originale [4], la copie G25 [5] qu’utilisait Bach pour son enseignement, qui ajoute nombre d’ornements - et au passage rend un peu ridicule les efforts d’autres pianistes pour enrichir eux-mêmes l’ornementation alors que l’on dispose d’un témoignage assez sûr de celle que prescrivait Bach. Bref, de l’amusement circonscrit à la démarche philologique. A ce titre, il est étonnant que Perahia (certes comme beaucoup d’autres, y compris Sheppard) n’ait pas poussé la logique de retour aux sources les plus fiables jusqu’à jouer les deux mesures Allegro-Adagio (M28-29) de la partie Andante de la Sinfonia de l’Ut mineur, (ou du moins à le faire clairement ?) indication qui figure, à l’encre rouge, sur G25. Et cela, alors que Perahia joue en revanche la version alternative de la gigue de la La mineur, justement celle de la copie G25, et, excellente chose, avec le dernier trille ajouté de la G26 [6]. Quantité d’autres remarques sur le matériau mis à contribution seraient à faire, notamment en relation avec le travail de Sheppard, mais la place manque ici.
On peut toujours chercher la perfectibilité ici ou là, et de légères réserves peuvent être exprimées concernant la partita en ut mineur, pour, disons, un capriccio manquant du mordant d’une Türeck, par exemple (mais la démarche n’est pas non plus la même, Perahia ne cherchant nullement à reproduire des techniques dérivées du clavecin...). La sinfonia sacrifie sans doute elle aussi un peu d’intensité discursive à la rondeur et à l’équilibre polyphonique, et est moins immédiatement excitante que celles de Türeck et Sheppard, sans parler ici de la confession, unique, d’un Horszowski [7]. On peut trouver davantage de dramatisme beethovenien dans la même sous les doigts d’Arrau ; on trouvera à coup sûr plus d’enjouement et de piquant dans l’air ou d’ivresse dans la gigue de la ré majeur sous les doigts de Schiff et encore plus de Sheppard, et on peut finalement trouver ceci et cela... Et, naturellement, on a tout à fait le droit de ne supporter au piano que des partitas sanguines, émaciées, jouées corps à corps avec l’instrument. Mais ce qui est plus difficile, c’est de trouver un disque de partitas de Bach au piano s’offrant d’un tel bloc de cohérence et d’autorité, mis à part Sheppard.
Si ces trois partitas sont vos préférées, ce disque fera sans doute votre bonheur, car il suit, dans l’exact même programme, le disque plein d’intentions et de meilleure volonté de Cédric Tiberghien [8], qui frustrait en échouant totalement à faire suivre une réalisation à la hauteur. Dans les versions isolées récentes, il surpasse sans peine la partita en la mineur proposée par Anderszewski [9]. La gravité et l’intensité de chaque note qui font le prix des partitas en ut mineur et la mineur d’Arrau [10] peuvent se trouver ici, avec moins de sentiment tragique mais plus d’autorité discursive et de plasticité. Seule la stupéfiante version de concert de la n°2 de Rosalyn Türeck à Saint Petersbourg [11] peut garder ses distances. Enfin, par rapport aux intégrales récentes de référence (hors Sheppard), ces trois partitas apparaissent plus creusées dans la rondeur expressive que Zhu Xiao Mei [12], et au moins aussi contrôlées dans le raffinement arachnéen qu’Angela Hewitt [13]
Il n’y a donc rien d’exagéré à tenir ce disque pour une référence de notre temps, et il y a à espérer que les partitas n°1, 5 et 6 sortirons du même tonneau. Si c’est le cas, on tiendra non seulement une très grande intégrale contemporaine, mais l’une des toutes meilleures de l’entière discographie.
Elle rejoindrait alors les hauteurs de Sheppard et de Schiff (avec une puissance introspective supérieure), de Nikolajewa (avec moins d’intensité charnelle mais sans les tempos fantasques « post-sarabandes »), et Türeck [14]. Pour les amateurs d’un Bach musicalement/textuellement fiable, mais au pianisme déshistoricisé, elle prendrait sans peine la place de Maria Tipo [15]. On peut évidemment toujours arguer qu’il reste Gould, mais dans les partitas, il s’agit d’abord d’un Bach pour gouldo-dépendants. Difficile donc, quelle que soit la formule, de trouver vraiment mieux.
Sheppard, Perahia... en attendant Koroliov ? Au début du XXIe siècle, Bach au piano vit encore !
Une discussion sur ce disque est ouverte sur le forum ami Musique classique-MQCD.
Johann Sebastian Bach (1685-1750) : (Klavierübung I), Partita n°2 en ut mineur BWV 826, Partita n°3 en la mineur BWV 827, Partita n°4 en Ré majeur BWV 828
Murray Perahia, piano
1 CD Sony Classical. 8 86972 26952 8, enregistré du 1er au 7 Juin et du 13 au 17 Novembre 2007 à Berlin.
[1] Orfeo, 1963.
[2] Decca, 1984.
[3] Du moins si l’on se réfère à la Wiener Urtext Edition et aux recommandations de l’appareil critique en la matière, fondées sur l’autorité du travail de Christoph Wolff, auquel se référait également Craig Sheppard.
[4] Il n’existe pas d’autographe.
[5] Conservée à la Library of Congress, Washington DC.
[6] Conservée à l’University of Illinois
[7] BBC, 1983.
[8] Harmonia Mundi, 2005.
[9] Virgin Classics, 2002.
[10] Philips 1993.
[11] Ermitage, 1995
[12] Mandala, 1997.
[13] Hyperion, 1998.
[14] Philips, 1958.
[15] EMI, 1992.