Les Préludes de Chopin par Alexandre Tharaud
Après un disque consacré aux Valses en 2006, Alexandre Tharaud poursuit son exploration de l’œuvre de Chopin avec une interprétation profonde et intimiste des Préludes opus 28, placée sous le patronage de celle de Vlado Perlemuter.
Si le jeu du pianiste peut paraître un peu appuyé au premier abord, avec une main gauche très présente, presque pesante, et par moment une pédale trop généreuse, les intentions réelles de Tharaud se révèlent au long de l’écoute. Nous sommes face à une interprétation dominée par l’inquiétude, dans laquelle les préludes ne sont pas des improvisations poétiques de salon mais, comme le pianiste l’avoue lui-même, des pièces traversées « par la violence et la mort. » Pourtant, point ici d’épanchements romantiques mais plutôt une tension secrète, y compris dans les pièces les plus douces, qui culmine dans les motifs de la main gauche du dernier prélude, saccadés, presque hargneux, loin des tourbillons passionnées et parfois confus d’autres pianistes, qui plongent ce prélude dans l’angoisse, et achèvent d’affirmer les choix de Tharaud. Peu de séduction donc, ni de virtuosité abusive, mais une attention à la pédale, à la limpidité du chant, au détaché des notes, à la main gauche qui n’est pas reléguée au rang d’accompagnatrice bavarde mais donne vie à la polyphonie. Dans ce contexte, les préludes les plus enlevés et les plus dramatiques (le n°12, le n°16, le n°22) sont foudroyants non pas par leur expansivité mais par la fluidité de la forme mise en valeur par les nuances, alors que les plus lents (n°4, n°9, n°15), plus contemplatifs que tristes, paraissent très concentrés, entretenant la tension par la précision des phrasés et le travail de la main gauche.
C’est par l’usage du rubato et le jeu avec le temps que Tharaud parvient à maintenir la cohérence du cycle et à le marquer de son empreinte. Les incertitudes dans le tempo, accompagnées d’un subtil emploi des piano, font s’élever les n°7 et 11, de caractère à priori léger, sur ce fond d’angoisse qui imprègne tout l’enregistrement. Le n°14, tout en excès interrompus, semble s’éteindre au milieu d’un souffle. Ces notes ou ces silences plus longs que prévu, ces irrégularités dans l’accompagnement, ces accidents comme cette curieuse hésitation rythmique à la mesure 14 du dixième prélude, ne constituent pas des coquetteries, mais les échos d’une conception globale qui vise l’introspection, où le rubato n’est pas au service d’une quelconque langueur mais bien d’un regard intérieur, vivant non pas dans l’expressivité extravertie mais à l’intérieur du texte, au plus près de la partition. Ici tout se joue dans la retenue brisée, l’équilibre contrarié par les soubresauts du cœur, la sobriété d’une sensibilité qui alterne entre la retenue et les élans contenus. L’art avec lequel Tharaud laisse régulièrement mourir les dernières mesures ou les dernières notes, comme pour suggérer leur inachèvement, participe à cette conception intérieure, intime, secrète qui maintient le cycle entier dans un saisissant clair-obscur.
Cette même approche est appliquée aux œuvres présentées en supplément, deux courtes pièces de Frederic Mompou en descendance directe des préludes qui servent de pauses avant les trois nouvelles études de Chopin et les deux préludes hors opus 28, auxquels s’ajoutent en guise de conclusion une autre pièce de Mompou, nocturne et rêveuse, intitulée « El lago » : une sélection peut être un peu courte pour créer un réel contrepoint au programme principal mais gouvernée par cette même intelligence qui conduit le jeu.
Le disque est dédié à la mémoire Vlado Perlemuter et l’ombre de son interprétation de l’Opus 28 plane sur l’enregistrement de Tharaud. L’équilibre entre main droite et main gauche, le parfum d’angoisse qui parcourt tout le cycle, la manière du pianiste de concevoir le temps musical, rappellent directement l’interprétation de Perlemuter. Mais Tharaud soutient la comparaison sans faillir. Son jeu plus fougueux, l’excellente prise de son et la profondeur de son interprétation font de ce disque l’un des tous meilleurs enregistrements récents des préludes de Chopin.
Alexandre Tharaud se produira au prochain Festival Juventus qui se tiendra à Cambrai du 02 au 14 juillet.
Frédéric Chopin (1810-1849), 24 Préludes Op.28, Trois nouvelles Etudes, Prélude en ut dièse mineur, Petit prélude en La bémol majeur ; Frederic Mompou (1893-1987), Musica callada n°15, Prélude n°9, El Lago
Alexandre Tharaud, piano
1 cd Harmonia Mundi HMC901982