David Oïstrakh et son trio à clavier

jeudi 29 juillet 2010 par Michel Tibbaut

Le portrait consacré par les éditeurs à David Oïstrakh (1908-1974) ne serait pas complet s’il n’incluait le Trio Oïstrakh, formation légendaire que ce grand musicien a créée avec deux de ses compatriotes, le violoncelliste Sviatoslav Knushevitzky (1908-1963) et le pianiste Lev Oborine (1907-1974). Brilliant Classics avait déjà honoré David Oïstrakh auparavant, lors d’une publication en 20 CDs dévolue à des œuvres concertantes et de musique de chambre, elle-même complément idéal à un coffret EMI.

Le Trio Oïstrakh-Knushevitzky-Oborine fut la première formation soviétique à explorer systématiquement ce répertoire chambriste particulier que Mozart, Haydn et Beethoven ont si remarquablement illustré. Cet ensemble naquit dès 1941, et ne disparut qu’au décès prématuré de Sviatoslav Knushevitzky le 19 février 1963 ; Lev Oborine nous quitta le 5 janvier 1974, et David Oïstrakh le 24 octobre de la même année. Entre-temps, une autre formation compatriote allait prendre le relais, de manière plus internationale d’ailleurs car plus récente : le Trio Kogan-Rostropovitch-Guilels. Par ailleurs, sans aucun doute inspirée du Trio Oïstrakh, une formation tout aussi légendaire allait voir le jour aux USA : le Trio Stern-Rose-Istomin.

En Occident, le Trio Oïstrakh-Knushevitzky-Oborine s’est rendu célèbre par ses gravures pour EMI en mai 1958 du Trio n°1 de Schubert, du Trio « Archiduc » et surtout grâce au superbe enregistrement du Triple concerto de Beethoven avec le soutien du Philharmonia Orchestra sous la baguette de Malcolm Sargent. Mais dès 1947, il l’avait déjà gravé en 78 tours pour Melodiya avec la participation de l’Orchestre Symphonique de la Radio de Moscou sous la direction d’Alexander Orlov.

Avec cette édition Brilliant consacrée au Trio à clavier Oïstrakh et associée aux albums précédents, nous pouvons être heureux de disposer à moindre frais de l’héritage musical le plus exhaustif de l’illustre violoniste russe. Un simple aperçu du programme proposé dans ce beau coffret nous dévoile l’impressionnante étendue du répertoire du Trio Oïstrakh : bien sûr, on n’y trouvera guère les cycles intégraux de Haydn, Beethoven ou Brahms, mais bien mieux, une excellente sélection des suprêmes chefs-d’œuvre qui les constituent, en compagnie d’autres pages essentielles ou rares de compositeurs de diverses nationalités, parmi lesquelles la Russie tient évidemment une place de choix. Et en effet, particulièrement notables sont les gravures de la première heure du Trio en la mineur de Tchaïkovski, écrit à la mémoire de Nikolaï Rubinstein, le premier directeur du Conservatoire de Moscou ; du Trio élégiaque n°2 en ré mineur de Rachmaninov, composé à son tour à la mémoire de Tchaïkovski ; et du Trio en ré majeur de Taneïev, dont l’évident modèle est également celui de Tchaïkovski. Il y a aussi des raretés : le Trio pathétique en ré mineur de Glinka dans une transcription du violoniste tchèque Jan Hřímalý – l’original étant pour clarinette, basson et piano ; le Trio en ut mineur de Rimski-Korsakov, laissé à l’état de manuscrit par son auteur insatisfait, et complété en 1939 par son disciple Maximilian Steinberg, ce même compositeur à qui nous devons la populaire suite orchestrale du Coq d’Or ; et enfin le premier mouvement du Trio en la majeur de Vissarion Chebaline, superbe musicien ayant particulièrement souffert du régime stalinien - comme tant d’autres ! – et dont on regrette que ne nous soit pas proposée l’entièreté de cette œuvre par le Trio Oïstrakh.

Il convient d’ailleurs d’insister sur le rôle pionnier du Trio Oïstrakh : beaucoup de ces interprétations sont des premières au disque, et malgré leur ancienneté, elles restent de parfaites références. Si le propos de cette chronique n’est pas de commenter en détail chacune de ces nombreuses exécutions, on mettra en évidence leur homogénéité interprétative. Ce sont des lectures approfondies, solides, respectueuses quant au fond et à la forme : toutes les reprises de forme-sonate sont effectuées, même les plus rares, ce qui est un geste d’une honnêteté peu commune, surtout à cette époque.

Si, selon Brilliant, des enregistrements publics sont inclus dans ce coffret, il semble toutefois que l’essentiel de ces gravures soit de vieilles connaissances révélées en leur temps sous diverses étiquettes qui rappelleront bien des souvenirs aux discophiles d’un certain âge : Melodiya, Monitor, Colosseum, Westminster avaient publié ces joyaux dès la première heure, et pour les plus anciens, en 78 tours, avec d’ailleurs plus ou moins de bonheur au niveau sonore, selon les éditions. Aussi est-il réconfortant de pouvoir enfin disposer de toutes ces merveilles en CD, dans les meilleures conditions techniques possibles quant aux transferts qui sont dans l’ensemble étonnants de qualité. Seul le début du Trio n°1 de Schubert décevra par une stridence inhabituelle des aigus, probablement due à une mauvaise courbe d’égalisation acoustique – les interprètes n’y sont absolument pour rien ! – mais les choses s’arrangent par la suite.

- Édition Trio Oïstrakh.
- Ludwig van Beethoven (1770-1827), Triple concerto en ut majeur, Op.56 ; Trio n°3 en ut mineur, Op.1 n°3 ; Trio n°5 en ré majeur, Op.70 n°1 « Des Esprits ».
- Franz Schubert (1797-1828), Trio n°1 en si bémol majeur, D.898 ; Trio n°2 en mi bémol majeur, D.929.
- Robert Schumann (1810-1856), Trio n°1 en ré mineur, Op.63.
- Joseph Haydn (1732-1809), Trio n°43 en ut majeur, Hob.XV:27 ; Trio n°44 en mi majeur, Hob.XV:28.
- Félix Mendelssohn (1809-1847), Trio n°1 en ré mineur, Op.49 ; Trio n°2 en ut mineur, Op.66.
- Frédéric Chopin (1810-1849), Trio en sol mineur, Op.8.
- Johannes Brahms (1833-1897), Trio n°1 en si majeur, Op.8.
- Antonín Dvořák (1841-1904), Trio n°3 en fa mineur, Op.65 ; Trio n°4 en mi mineur, Op.90 « Dumky ».
- Bedřich Smetana (1824-1884), Trio en sol mineur, Op.15.
- Maurice Ravel (1875-1937), Trio en la mineur.
- Piotr Ilyitch Tchaïkovski (1840-1893), Trio en la mineur, Op.50 « À la mémoire d’un grand artiste ».
- Mikhaïl Ivanovitch Glinka (1804-1857), Trio pathétique en ré mineur.
- Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908), Trio en ut mineur (complété par Maximilian Steinberg).
- Sergueï Ivanovitch Taneïev (1856-1915), Trio en ré majeur, Op.22.
- Sergueï Rachmaninov (1873-1943), Trio élégiaque n°2 en ré mineur, Op.9.
- Vissarion Iakovlevitch Chebaline (1902-1963), Trio en la majeur, Op.39 (1er mouvement)
- Trio Oïstrakh : David Oïstrakh, violon ; Sviatoslav Knushevitzky, violoncelle ; Lev Oborine, piano
- Orchestre Symphonique de la Radio de Moscou
- Alexander Orlov, direction
- 10 cds Brilliant Classics BRIL9101, enregistrements soviétiques entre 1947 et 1958.



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