L’autre Berg, égaré en Europe

dimanche 25 juillet 2010 par Thomas Rigail

Ce deuxième volume des œuvres pour orchestre de Natanel Berg, qui fait suite à un disque consacré aux deux premières symphonies, regroupe la symphonie n°3 et deux œuvres orchestrales de moindre importance. Si le compositeur apparaît moins talentueux que Kurt Atterberg et Ture Rangström, ses deux confrères dans le renouvellement de la symphonie suédoise au début du XXème siècle, sa troisième symphonie, aussi intense que facile, ne manque pas son effet.

Nous ne reviendrons pas sur la présentation du compositeur faite par notre confrère Fred Audin. Son langage post-romantique est moins ancré dans les couleurs de son pays que celui de Kurt Atterberg, Ture Rangström ou Oskar Lindberg, mais son art, marqué par la musique de Strauss, qui n’évite pas le pompeux et les facilités, ne se départit pas d’une indéniable efficacité dramatique. Hertiginnans friare (les prétendants de la duchesse) est un exemple de l’art européen de Berg, d’ascendance germanique mais qui pourrait en 1920 être écrit à peu près n’importe où. Dans cette suite en cinq tableaux tirée d’un ballet-pantomime inspiré par l’Espagne, percussions locales et mode phrygien colorent une première danse énergique qui lance une œuvre de style conservateur, ancré dans un imaginaire espagnol de pacotille. Le deuxième mouvement est une sérénade où les cordes déploient une longue mélodie qui serait confondante de mièvrerie si son « espagnolisme » un peu trop premier degré pour être honnête ne lui donnait un ton légèrement décalé, impression sans doute un peu loin de l’intention sirupeuse initiale (un chant d’amour). Les trois dernières danses, sevillana, tarentelle et polonaise, stéréotypées mais bien troussées, achèvent ce petit divertissement dont le manque d’originalité et de finesse dans le traitement musical ne constituent pas des défauts tant l’ensemble paraît dénué de toute prétention.

Il y a plus de prétention dans la symphonie n°3 « Les puissances ». Vaguement adossée à un programme glosant autour de l’homme et de la femme « en tant qu’acteurs individuels de leur propre existence » et sur le triomphe du principe féminin, elle fut écrite comme poème symphonique en 1917 puis révisée sous la forme d’une symphonie en 1938. Le premier des deux mouvements (homme et femme, donc) fait alterner méditations tragiques et emportements tempétueux dans une écriture narrative qui pourra évoquer Rachmaninov : les clichés abondent, le déroulement mélodique et harmonique n’évite pas un certain schématisme (dans la répétition un peu facile de certaines structures rythmiques et mélodiques) mais, articulé en un solide récit plein de bruit et de fureur, d’où aucun instant ne s’échappe et qui conduit par drames successifs jusqu’à un puissant et ténébreux climax, l’achevant dans la tentation des profondeurs, ce mouvement, à l’ampleur et la naïveté parfois Mahlerienne (notamment le passage en majeur après la noble et grave exposition), déploie une force certaine. Le deuxième mouvement est comme il se doit plus paisible : le chant des cordes, teinté d’une délicate mélancolie et soutenu par les bois, hésite entre platitudes (les trilles de flûtes et les glissandos de harpe) et réelle beauté mélodique, celle-ci finissant néanmoins par dominer. Le mouvement est relativement bien construit : tendant vers un court emportement central tout en cuivres tragiques, il s’achève sur un choral aux accents encore une fois Mahleriens comme on pouvait les retrouver dans le troisième mouvement de la troisième symphonie d’Atterberg presque contemporaine de la première version de cette symphonie – on pense du reste devant l’œuvre aux premières symphonies d’Atterberg, l’évidence mélodique et de la personnalité du compositeur en moins. Cette fin est néanmoins un peu ratée, tendant vers l’absolu pour l’esquiver trop rapidement, et la symphonie paraît mal équilibrée, notamment par ce deuxième mouvement qui semble condenser à la fois le geste élégiaque d’un mouvement lent de forme en quatre mouvements et la nécessité de contentement d’un final et laisse dans ses derniers instants en attente d’une suite. Mi-symphonie mi-poème symphonique, la forme globale paraît ici en-deçà de la construction narrative locale.

Le disque est introduit par Reverenza, une courte pièce orchestrale de circonstance écrite pour l’anniversaire du chef Armas Järnefelt en 1949, œuvre pompeuse et assez anecdotique enlevée avec vigueur par le chef Ari Rasilainen, que l’on sait habile dans ce répertoire (il a en particulier laissé une excellente intégrale des symphonies d’Atterberg). L’orchestre de Norrköping ne respire pas la fraîcheur : des cordes rêches, des cuivres geignards, des articulations parfois un peu rigides, sont néanmoins bien rattrapées par une très belle direction investie autant dans le drame que dans les sections plus délicates.

Si on peut rester perplexe sur l’intérêt des deux premières pièces, la troisième symphonie, en dépit d’un style balisé, ne manquera pas d’attirer les amateurs des symphonistes suédois, en attendant l’enregistrement des deux dernières symphonies.

- Natanael Berg (1879-1957), Reverenza ; Suite Hertiginnans friare ; Symphonie n°3 « Makter »
- Orchestre Symphonique de Norrköping
- Ari Raislainen, direction
- 1 CD CPO 777 325-2. Enregistré en mai et juin 2006 à Norrköping.



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