Bruckner par Simone Young : la Symphonie n°8
Simone Young, on le sait (ou non) a choisi de s’attaquer à l’intégrale des symphonies de Bruckner par les premières versions, c’est-à-dire celles que l’on ne joue jamais. Jusqu’ici, la chef australienne a donc enregistré la Symphonie n°2 de 1872 (au lieu de la version « standard » de 1877), la n°3 de 1873 (au lieu de la version 1877), la n°4 de 1874 (au lieu de la version 1886) et cette Symphonie n°8 de 1887 (au lieu de la version 1890). L’interprétation de Simone Young convainc par son sens aigu des transparences orchestrales, des effets de masse et des choix de tempi. C’est un Bruckner lumineux, servi par une exceptionnelle restitution sonore.
On le sait (ou pas), les symphonies de Bruckner existent sous plusieurs formes : des versions dites « premières » ou « originales » et des versions ultérieures, parfois nombreuses, croisées avec des « éditions » différentes élaborées par des musicologues dont les noms, Nowak, Haas ou Carragan, sont familiers aux oreilles du brucknérien moyen. Bruckner, c’est bien connu, faisait beaucoup de ratures sur ses manuscrits, et ces « éditeurs » sont en fait des déchiffreurs éclairés qui ont opéré des choix parmi les nombreux atermoiements et alternatives auxquels ils étaient confrontés.
Chaque symphonie a son histoire. Pour la huitième c’est simple et compliqué à la fois. Avant toute chose, il convient d’élucider un petit problème : il est écrit sur ce coffret « version 1878 » et c’est une erreur car il s’agit en réalité de la version 1887. La version 1878 n’existe pas.
Voici donc comment les choses se sont passées : Bruckner a commencé à travailler sur la Huitième symphonie en 1884. Il l’a achevée en 1887 et a envoyé la partition à son ami, le chef d’orchestre Hermann Levi (1839-1900). Mais Levi, qui avait pourtant brillamment défendu la Symphonie n°7, répond sans détour à Bruckner que son œuvre n’est pas satisfaisante et qu’il doit la remanier en profondeur. Abattu par ce commentaire, Bruckner ne se remet au travail qu’en 1889 et achève la nouvelle version en 1890, laquelle ne sera finalement publiée qu’en 1892 avec de nouvelles corrections.
La version que nous connaissons tous (ou non) est celle de 1890 par Nowak (Böhm, Jochum, Celibidache etc.). Celle de 1887/90 de Haas a connu son heure de gloire (Karajan, Abendroth, van Beinum) mais n’est plus très courue aujourd’hui car c’est un mélange de la « version originale » et de la « version remaniée ».
La version que nous ne connaissons certainement pas tous, c’est précisément cette première Huitième qui n’a pas plu à Hermann Levi en 1887. Il convient toutefois de noter que Georg Tintner, grand brucknérien devant l’Eternel, en a enregistré une magnifique interprétation avec l’Orchestre Symphonique d’Irlande (chez Naxos), et c’est avec cette interprétation qu’il semble intéressant de comparer celle de Simone Young.
Pour qui connaît bien cette symphonie, cette version de 1887 ne manquera pas de surprendre, en particulier dans les deux premiers mouvements qui ont subi des modifications considérables au cours des révisions. Le sublime adagio (sans doute le plus beau jamais écrit par Bruckner), la fracassante entrée du finale et sa sublime apothéose ont en revanche été préservés tels quels par le compositeur, ce dont on ne peut que se réjouir.
Globalement les tempi choisis par Simone Young sont assez rapides, curieusement ce n’est pas choquant, loin de là. Sa huitième dure 81’31 (il y a 10 secondes de vide à la fin du finale), alors que celle de Tintner dure 89’35. C’est une différence considérable. Sa direction est d’une remarquable clarté, elle manifeste un excellent contrôle des effets de masse et du brillant orchestral. Si l’on a aimé Tintner, il n’est pas certain que l’on aimera Young qui n’a pas la violence épique et guerrière de son collègue d’outre-Mer-de-Tasman. Ce n’est pas un Bruckner aussi flamboyant ni aussi sombre, c’est un Bruckner lumineux et sans lourdeur, mais quoiqu’on en pense par ailleurs, son choix de tempi est définitivement plus judicieux. Autre avantage sur Tintner : la prise de son SACD, d’un réalisme époustouflant. Pour le reste, chacun jugera..
Anton Bruckner (1824-1896), Symphonie n°8, version originale (Nowak 1887)
Philharmoniker Hamburg
Simone Young, direction
2 SACD Oehms Classics OC 638
Gilles Quentel
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