Déserts et Oasis pour voix médiane
Pour particulier que soit l’exercice, les Sonates pour alto solo de Mieczyslav Weinberg dessinent un portrait complet des évolutions du compositeur et de son temps, du lendemain de la Deuxième guerre mondiale aux années 1980. Il peut sembler facile et risqué à la fois de se bâtir une réputation sur des inédits pour instrument seul, surtout l’alto, le vilain petit canard de la famille des cordes ; les deux CD de Julia Rebekka Adler constituent dans leur discrétion un document primordial pour les amateurs de musique russe de la seconde moitié du XXème siècle, même s’il faut traverser quelques paysages arides pour trouver la fraîcheur salvatrice de la source.
Ce mélange d’attraits immédiats et de beautés cachées donne à ces enregistrements une aura singulière, par le choix d’un programme intelligent, mettant en rapport les Quatre sonates pour alto solo de Weinberg, avec sa Sonate pour clarinette et piano (jouée à l’alto comme on a trop coutume de le faire avec les œuvres de musique de chambre pourtant peu nombreuses destinées spécifiquement à la clarinette) œuvre encore de jeunesse, mais capitale par la profondeur de ton, et la Sonatede Fyodor Druzhinin, altiste à partir de 1960 du Quatuor Beethoven, dédicataire de la première Sonate pour alto seul de Weinberg comme de l’ultime opus de Chostakovitch, professeur de tous les grands altistes russes, Yuri Bashmet en tête, et compositeur, principalement pour son instrument, d’œuvres qu’il n’est pas donné d’entendre fréquemment, même au disque. L’ombre tutélaire des géants de la musique soviétique se profile derrière cette composition qui fait penser, pour le mouvement Vivace au Scherzo de la Symphonie n°5 de Prokofiev, et très clairement au mouvement initial du premier concerto pour violoncelle de Chostakovitch en ce qui concerne le finale. Les autres mouvements évoquent par endroits Schnittke ou Volkonsky (la sonate pour alto et piano récemment enregistrée) s’adossant à ces chercheurs de la modernité sans perdre de vue la tradition russe telle que représentée par Kandoshkin. Malgré une technicité poussée de la composition, on éprouve le curieux sentiment du manque en certains endroits d’un piano, ou d’un violoncelle accompagnateur, sensation qui n’apparaît jamais dans les autres partitions enregistrées ici.
Et pour cause, ajouterait-on, puisque l’œuvre qui sert d’entrée en matière à l’enregistrement est, elle, accompagnée : cette habile introduction évolue vers un dépouillement progressif où l’alto finit par prendre le premier rôle, réduisant son partenaire à un rôle accessoire. On passe d’une agréable mélodie innocente (le premier mouvement de la Sonate Op.28 rappelle en cela le mouvement initial de la Symphonie n°1 de Weinberg) évoquant l’école française, à un finale Adagio tragique, qui succède à un Intermezzo inspiré de la musique kletzmer (Copland et Milhaud ne sont pas loin non plus) sans jamais citer directement aucune musique populaire. Malgré le talent de Julia Rebekka Adler, on parvient difficilement dans les deux premiers mouvements à oublier le timbre de la clarinette, alors que l’Adagio final semble avoir été conçu pour l’instrument à cordes qui y trouve des graves saisissants, dignes de la puissance d’un violoncelle, tandis que le piano, seul pendant l’énoncé du thème disparaît dans des accords de récitatif de plus en plus impressionnistes.
Des quatre sonates pour alto seul de Weinberg, seule la Première, Op.107 (1971), la plus classique dans son respect de la forme en quatre mouvements, était connue, revue pour l’impression par son dédicataire : on doit en partie l’édition des trois suivantes à Julia Rebekka Adler. Le livret du disque présente d’ailleurs des facsimile toujours émouvants de fragments des manuscrits, même si les éléments d’analyse sont à peu près absents (comme les indications de tempo des mouvements pour les trois dernières sonates). Au-delà de l’inévitable référence à Bach (les suites pour violoncelle sont assez fréquemment jouées par les altistes) Weinberg s’appuie sur les modèles d’Hindemith (altiste de formation, auteur de plusieurs sonates pour alto solo opus 11 et 35) et des Suites opus131d de Max Reger, en y introduisant des éléments indiscutablement russes, comme les finales à base d’ostinato des première et deuxième sonates, celui de la deuxième, particulièrement spectaculaire, combinant des passages en pizzicati qui rappellent l’imitation de guitare sur laquelle se conclut l’Allegretto (deuxième mouvement) de la précédente.
Comme si Weinberg s’était peu à peu pris au jeu (il existe de nombreuses Sonates pour instrument seul de Weinberg, par exemple celle pour contrebasse récemment enregistrée par Joël Quarrington pour Analekta, ou celle pour basson, en plus des traditionnelles œuvres pour violoncelle seul) c’est dans la Sonate n°3 Op.135 (1982) que le compositeur trouve le plus de liberté et d’ampleur, le cinquième et dernier mouvement, un rondo polyphonique où abondent les double-cordes, se déployant à lui seul sur plus de dix minutes. La double influence de la monodie hébraïque et de l’improvisation tzigane se manifeste tout du long, dans un exercice de méditation intellectuelle de plus en plus complexe, atonal et désespéré, qui pourrait témoigner des difficultés d’une lutte continue contre les souffrances psychiques engendrées par la maladie de Crohn. La plus modeste Sonate n°4, en trois mouvements avec son vif intermezzo central, pourrait dans cette optique apparaître comme une victoire sur les déchirements internes, tout en s’éloignant des sources les plus directes de son inspiration antérieure. L’effort de clarté cartésienne qui s’y manifeste rappelle les sonates pour violoncelle seul de Tischenko, même si le dernier mouvement peut sembler un dernier péan au Chostakovitch des ultimes quatuors, retrouvant une tonalité affirmée et traduisant peut-être le long périple spirituel qui finira par pousser Weinberg à se convertir à l’orthodoxie, quelques mois avant sa mort, dans un dernier désir d’affirmation de son identité russe.
L’interprétation de Julia Rebekka Adler, véritable « inventrice » des trois dernières sonates est à l’évidence parfaite même si l’enregistrement, très satisfaisant, ne présente aucune originalité ou innovation particulière. Malgré le grand intérêt du répertoire abordé, il est probable que peu d’amateurs –hors altistes ou (comme disent les anglais) « complétistes » de l’œuvre de Weinberg- trouveront le courage d’affronter plus d’une heure trente de musique pour instrument seul. Il faut donc compter sur le temps et ne pas chercher à dévorer l’ensemble dans la foulée, sauf à vouloir risquer l’indigestion. Il a fallu douze ans à Weinberg pour écrire ces quatre sonates ; il est sage de les écouter à distance l’une de l’autre si l’on veut en conserver un souvenir clair.
Mieczyslaw Weinberg (1819-1996), Sonate pour clarinette et piano Op.28 (transcrite pour alto et piano) ; Sonates pour alto solo n°1 Op.107 ; n°2 Op.123 ; n°3 Op.135 ; n°4 Op.136
Fyodor Druzhinin (1932-2007), Sonate pour alto solo
Julia Rebekka Adler, alto
Jascha Nemtsov, piano
2CD NEOS 1 1 008/09. Enregistré aux studio 1 et 2 (sonate Op.28) de la Radio bavaroise, Munich, du 30 octobre au 1er novembre 2008 (sonates 1-3-4 Weinberg) et du 12 au 14 mai 2009