Bakfark, Haussman, Drusinski, Klabon et autres anonymes polonais
A l’intention des spécialistes de musique ancienne, voilà un album qui fera date dans la connaissance du répertoire polonais des XVIème et XVIIème siècles, les vingt-quatre pièces enregistrées se présentant comme des premières mondiales, beaucoup étant issues de manuscrits disparus pendant la seconde guerre mondiale, in extremis reportés sur microfilms. L’intérêt musicologique est donc certain, reste à savoir quel plaisir l’auditeur peut en retirer. Soyons prudent : c’est sans doute magnifique, à condition d’être équipé des oreilles pour le comprendre, ce dont le présent commentateur ne s’estime pas forcément pourvu.
Nous voici devant un mélange de morceaux profanes et sacrés, de madrigaux et de danses, certains d’auteurs anonymes, d’autres attribués avec certitude ou non à leurs auteurs, ou notateurs ou transcripteurs directs, entre lesquels reviennent le plus fréquemment les noms de Valentin Greff Bakfark, joueur de luth d’ascendance hongroise et compositeur du roi de Pologne Sigismond Auguste, Valentin Haussman, organiste et compositeur d’origine allemande qui vécut en Pologne de 1602 à 1614 et y publia un recueil de Danses Polonaises qui apparaissent en plusieurs occurrences dans diverses partitions, preuve d’une certaine popularité, ainsi qu’un certain Piotr Drusinski, apparemment auteur ou compilateur de musiques religieuses sur lequel la notice ne nous renseigne guère.
Il est assez difficile en effet de saisir les détails du livret (polonais et anglais), qui présente sommairement les différentes sources manuscrites ou imprimées dans des systèmes de notation italiens, ou allemand correspondant à trois époques séparées par un demi-siècle de pratique. Ce qui paraît certain, c’est qu’à l’exception de quelques Danses,Fantaisies et Préludes, la plupart des pièces sont des réductions de musique vocale polyphonique, dans des versions pour luth (« la reine des instruments » selon la dénomination d’époque) ou pour orgue. L’usage, nous dit-on, voulait que ces airs notés, d’après la voix, pour des instruments génériques, soient fréquemment joués dans des formations instrumentales variées d’où les versions arrangées pour ensemble de violes par Marcin Zalewski, directeur artistique du Consort de violes Canor Anticus. Tous les instruments joués sont des copies d’ancien, beaucoup construits dans les années 1990 sur les modèles d’originaux français ou polonais remontant pour les plus vieux à la fin du XVIIème siècle, et partagés entre violes, toutes de gambe, de registre soprano, alto et basse, ce qui n’offre pas la plus grande cohérence au regard des datations antérieures probables de partitions elles-mêmes destinées à d’autres instruments. On aurait aimé à cet égard avoir quelques renseignement sur les choix d’ornementation, les ajouts d’éventuelles improvisations, la réalisation des valeurs rythmiques, et le rapport perdu au texte.
Ces instruments, peu sonores, sont enregistrés avec une réverbération de cathédrale, un peu comme il était de mode de faire sonner les quatuors à cordes dans les années 1980. Le son reste cependant remarquablement uniforme d’une pièce à l’autre, et l’on aurait grand peine, sans se reporter constamment aux descriptions du livret, à faire la part de ce qui relève du madrigal, de l’interlude instrumental, de la danse ou de la musique à visée religieuse. A quelques exceptions près, comme le Resonet in laudibus de Drusinski qui présente une réelle personnalité par ses évocations de fanfares ou l’Elégie anonyme (Duma, plage 3) qu’un répétitif minimaliste contemporain aurait pu écrire, ou encore la chanson Czarna krowa (la vache noire ?) qui offre quelques variations plus agitées, tout se confond dans une grande uniformité, avec des harmonies récurrentes de quartes d’une grande platitude que rehaussent toujours les mêmes figures de grupetto (enfin de ce qu’un musicien du XVIIIème siècle aurait noté sous cette forme). L’enchaînement de la plage 24 et de la plage 1 lors d’une lecture en boucle vous fait douter d’avoir appuyé par erreur sur la touche « repeat » avant qu’on s’aperçoive qu’il s’agit en réalité de deux versions de la même pièce, expérience qui permet de se faire une vague idée du travail d’adaptation.
Le reste pleure dans une grisaille permanente et une noble affliction que le son de ces cordes sans vibrato, à l’accord vacillant, peut rendre à la longue difficilement supportable, mais c’est un point de vue de néophyte sans éducation, et des auditeurs plus au fait des subtilités de la musique de la Renaissance y trouveront probablement de réelles délices qu’une ouïe pervertie par la musique symphonique du XIXème siècle n’est pas en mesure d’apprécier.
En fonction de l’éducation et de l’idée qu’on s’est forgé de la musique, il est probable que certains puissent regarder ce disque comme essentiel (voire « quintessenciel ») alors qu’il risque de se révéler pour d’autres absolument inutile, sans que ni les premiers ni les seconds y trouvent la moindre caractéristique susceptible de les faire se ranger à l’avis contraire.
A écouter donc, avec modération…
Anonyme : Des rois polonais
Attribué à Seweryn Kon : sans titre (manuscrit 1716 de l’Académie des Sciences de Cracovie)
Anonyme : Duma (Elégie)
Valentin Bakfark (1507-1576), Fantaisie V, Czarna krowa, Fantaisie VI, Je ne puis endurer plus longtemps, Fantaisie VII
Valentin Haussman (vers 1565/70- vers 1614), Dance polonaise I-II-III
Diomedes Cato (avant 1570-après 1607), Chanson de Diomedes
Anonyme : Par ta sainte résurrection, Notre Sauveur, Dieu notre Sauveur, Notre Sauveur
Marcin de Warta (Wartecki), 2ème moitié du XVIème siècle : Introït de la Sainte-Croix
Jacub Sowka ( ?-1611), Kyrie Pascal
Kzrysztof Klabon (avant 1550-après 1616), Kyrie Christe
Piotr Drusinski (+1611), Preambule I, Veni redemtor gentium, Preambule II, Resonet in Laudibus
Anonyme : Des rois polonais (bis)
Canor Anticus : Marcin Zalewski, viole de gambe soprano Alexander Dkugajczyk, viole de gambe alto, Wojciech Zalewski, Maria Sarap, Kazimierz Gruszczynski, viole de gambe basse
1CD DUX 0761. Enregistré dans la Grande Salle de Bal du Palais Sapieha de Varsovie en décembre 1996 et janvier 1997