Trouble in Tahiti, chef d’œuvre oublié…
Avec un excellent Orchestre de la Radio de Munich que l’on n’attendait pas à ce niveau dans cette musique, et un quintette vocal non moins remarquable, Ulf Schirmer revisite un chef d’œuvre de Leonard Bernstein qui ne compte pas parmi les plus célèbres de son auteur : Trouble in Tahiti, opéra sur le mal de vivre de l’« american way of life ». Un disque fort bienvenu pour pallier ce manque de popularité…
Trouble in Tahiti est un court opéra écrit par Bernstein en 1952, et intégré plus tard (1985) à l’opéra In quiet place en tant que deuxième acte. C’est une œuvre de dimensions réduites (deux protagonistes, pas de chœur mais un trio vocal qui commente l’action, 21 musiciens, 40 minutes), qui exploite de façon extrêmement heureuse et aboutie la veine « légère » de l’esthétique affectionnée par le compositeur : dans un style proche, par son lyrisme et sa verve toute « jazzy », de l’univers de West Side Story, Trouble in Tahiti dépeint avec un sens sarcastique non dénué de pathos le délitement d’un couple d’Américains moyens des années 1950, Sam et Dinah, englués dans le nihilisme de leur confort matériel, de leur égoïsme et des affres de la société de consommation (Sam, cadre dynamique, consacre tout son temps de loisir au handball et au golf ; Dinah, femme au foyer, aux séances de psychanalyse ou au cinéma), incapables de dialoguer et finalement d’être heureux. Très varié, captivant de bout en bout, et de plus, très bref, ce qui ménage un fort impact sur l’auditeur, l’opéra alterne la vision du triomphalisme prétentieux de Sam (qui donne lieu à des scènes très comiques), celle des rêveries formatées de Dinah (avec des moments lyriques au sentimentalisme volontairement démesuré), et enfin les moments d’affrontement dans le couple, où la musique se fait plus violente et douloureuse. La scène restée la plus célèbre de l’œuvre est celle où Dinah raconte avec un entrain déconcertant le film romantique Trouble in Tahiti qu’elle a vu au cinéma, et dont l’effet qu’il produit sur elle montre l’impossibilité de concilier un véritable épanouissement avec des représentations aliénantes. Un trio vocal entonne entre chaque scène une sorte de refrain insupportable vantant les multiples jouissances matérielles que propose l’ « american way of life » dénoncé de façon si récurrente par Bernstein (par exemple dans sa Deuxième symphonie « Age of anxiety »), et qui a l’allure d’une sorte de spot publicitaire délicieusement agaçant.
La prestation des chanteurs est partout excellente, avec un trio remarquable d’exactitude rythmique (forcément requise dans une musique aussi balancée), une Kim Criswell amusante et bouleversante à la fois, et un Rod Gilfry qui pérore et se rengorge exactement comme il le faut. La performance orchestrale, parfaitement ajustée aux exigences du jazz, mais lyrique à souhait aux moments les plus sucrés, est à la mesure de cette qualité des voix, et offre d’ailleurs une très belle lecture des « Danses symphoniques » de West Side Story, qui égale en animation l’enregistrement de Bernstein lui-même. Un grand bravo, donc, pour le travail excellent fourni par Ulf Schirmer, qui a su mener ses troupes bavaroises à l’essence d’une musique si typiquement (malgré elle, peut-être) américaine.
Leonard Bernstein (1918-1990), Danses symphoniques de West Side Story ; Trouble in Tahiti, opéra en un acte
Kim Criswell, mezzo-soprano (Dinah) ; Rod Gilfry, baryton (Sam)
Martene Grimson (soprano) ; Adrian Dwyer (ténor) ; Ronan Collett (baryton) : trio de jazz
Münchner Rundfunkorchester
Ulf Schirmer, direction
1cd BR Klassik 403571900300
Jean-François Maisières
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