Musique de chambre russe : des intégrales documentaires
Brilliant Classics continue d’aligner ses coffrets économiques, alternant de purs moments de génie avec des parutions propres à susciter un intérêt poli, sinon un sentiment mitigé. C’est un peu le cas des coffrets que nous présentons ici, l’un consacré aux quatuors à corde de Tchaïkovski, l’autre à la musique de chambre de Borodine, deux programmes intéressants car abordant des pages méconnues de deux compositeurs ayant avant tout oeuvré pour l’orchestre ou la mélodie. Il y avait matière à ouvrir la réflexion sur la place de la musique de chambre dans la Russie des tsars Alexandre II et Alexandre III. Ce n’est malheureusement pas vraiment le cas ici.
Borodine pour commencer, car c’est là le gros point faible de ces deux parutions : auteur de deux quatuors, mais aussi dans sa jeunesse d’un grand nombre de pièces à effectifs variés, Borodine présente une figure non dénuée d’intérêt dans le paysage chambriste russe. Si l’on connaît relativement bien le Deuxième quatuor, chef-d’œuvre de la maturité, fréquemment joué de nos jours, on oublie peut-être que le jeune Alexandre Porfirievitch flirta dans sa jeunesse volontiers avec les styles de Schubert (Quintette en fa mineur) et Mendelssohn (Trio en Sol, Trio en Ré), alternant exercices de style et grands moments d’inspiration personnelle. On touche malgré tout aux racines d’un style national non encore affirmé, devant encore beaucoup à la tradition germanique. Borodine, avant de rejoindre le Groupe des Cinq emmené par Balakirev, à la source d’un certain nombre des opus de son ami, a donc bien analysé les fondements d’un genre venu de l’étranger avant de l’adapter à la réalité russe. Le premier essai est un Trio en Sol mineur, thème et variation emprunté à une chanson populaire, et curieusement confié à deux violons et violoncelles. Le fait que Borodine, lui-même violoncelliste, écrivait souvent pour que sa musique soit créée dans son cercle laisse penser qu’il n’avait pas d’alto sous la main à ce moment. Mais quoi qu’il en soit, sous des airs d’anecdote cette petite pièce de moins de dix minutes annonçait la création d’un vaste mouvement musical national russe.
Voilà donc pour le contexte, considérons à présent la réalisation de cette intégrale, confiée au Quatuor de Moscou et au Trio de la même ville, élargis si nécessaires à quelques musiciens supplémentaire. En dépit du prestige des formations, force est de reconnaître que ce ne sont pas là des enregistrements de première valeur, destinés à faire de l’ombre aux marbres gravés par le Quatuor Borodine, qui se contenta des seuls deux quatuors, mais avec quelle force. De même, le Trio en Ré avec piano fait pâle figure à côté de l’enregistrement quasi historique et indépassable de Gilels, Tziganov et Shirinsky réalisé en 1950. Le Deuxième quatuor, à l’exception notable du mouvement lent, est emmené sans passion, sans élan, avec beaucoup trop de sagesse et surtout sans mordant. Globalement, on l’aura compris, c’est largement décevant.
Tchaïkovski pour finir et changer radicalement d’atmosphère : si les deux quatuors de Borodine sont pleins de bonnes intentions et participent de près à l’élaboration d’un programme national, la démarche de Tchaïkovski paraît tout aussi originale et novatrice dans la Russie de son époque. C’est à lui que revient l’honneur d’écrire, selon la critique de l’époque, le premier quatuor authentiquement russe de l’histoire, une œuvre passablement réussie, ménageant peu de surprises mais malgré tout prenante et attachante. Il faudra attendre le Quatuor n°3 pour entendre Piotr Illitch donner toute la mesure à son immense talent dans une œuvre à la tonalité rare (Mi bémol mineur) et au ton tragique, infiniment belle et enlevée de manière quasi symphonique. A côté des trois quatuors subsistent ici ou là quelques petits péchés de jeunesse, exercices d’écriture et essais plus ou moins abandonnées. Le Sextuor « Souvenir de Florence » est quant à lui une pièce suffisamment inclassable de par son écriture et son contenu pour mériter de figurer dans cette intégrale. Il est par ailleurs fort bien interprété.
Le Quatuor Endellion, renforcé de Tim Boulton et Robert Cohjen pour le sextuor s’en tire globalement mieux que ses homologues moscovites dans Borodine. Le projet semble mieux construit et mieux défendu, en dépit d’une sonorité souvent interchangeable d’un quatuor à l’autre. Le Troisième, globalement, est la plus belle réussite du coffret. Mais on attendra encore un peu avant de crier au génie...
Alexandre Borodine (1833-1887), Quatuor à cordes n° 1 en La majeur ; Quintette avec piano en ut mineur ; Quatuor à cordes n° 2 en Ré majeur ; Quintette à cordes en fa mineur ; Sérénade espagnole pour quatuor à cordes ; Sextuor à cordes en ré mineur ; Trio pour 2 violons & violoncelle en sol mineur d’après la chanson russe « Chem tebya ya ogorchila » ; Trio pour 2 violons & violoncelle en sol majeur ; Trio avec piano en ré majeur
Alexander Mndoiantz, piano
Alexander Polonski, violon
Alexander Bobrovsky, alto
Alexander Gotthelf, violoncelle
Quatuor à cordes de Moscou
Trio de Moscou
3 cds Brilliant Classics BRIL 93973
Piotr Ilyitch Tchaïkovski (1840–1893), Quatuors à cordes n° 1 en Ré majeur Op. 11 ; n° 2 en Fa majeur Op. 22 ; n° 3 en mi bémol mineur Op. 30 ; Mouvement de quatuor en Si bémol majeur ; Allegretto en Mi majeur pour quatuor à cordes ; Allegro vivace en Si bémol majeur pour quatuor à cordes ; Andante molto en Sol majeur pour quatuor à cordes ; Sextuor à cordes en ré mineur « Souvenir de Florence » Op.70 ; Allegretto moderato en Ré majeur pour trio à cordes
Tim Boulton, alto ; Robert Cohen, violoncelle (sextuor)
Endellion String Quartet
2 cds Brilliant Classics BRIL 93998