L’insurpassable Dvorak de Charles Mackerras

mardi 27 juillet 2010 par Vincent Haegele

Il y aurait tant à dire sur la perfection de cet enregistrement qu’une simple chronique n’y suffirait pas : c’est une véritable thèse en quatre volumes de la musique orchestrale de Dvorak que Charles Mackerras nous livre, concentrée sur la surface d’un seul disque consacré aux Poèmes symphoniques inspirés des contes d’Erben. Mais quel disque, peut-être l’un des plus beaux qu’il nous soit donné d’écouter en cette année 2010. Retour et résumé des quatre « volumes » de cette imposante somme.

L’annonce de la disparition de Charles Mackerras nous a surpris en pleine rédaction de cette notice. Qu’il nous soit permis de lui rendre l’hommage qu’il mérite en ces lieux...

Karel Jaromir Erben (1811-1870), l’un des fondateurs du Renouveau artistique tchèque opérant en cette deuxième moitié du XIXe siècle avait le goût du macabre et de la noirceur si l’on en juge du contenu des quatre poèmes adaptés (et magnifiés) par Dvorak : crimes, infanticide, sorcières, enchantements diaboliques, malédictions en tout genre. Un tel concentré de violence et de sang incitait bien entendu à une transposition quasi cinématographique, ce que fit Antonin Dvorak, dévoilant à cette occasion son talent d’orchestrateur et d’atmosphériste, faisant sienne une musique programmatique qui allait certainement influencer bon nombre de compositeurs de la génération suivante. Chaque poème est en soi un habile mélange de procédés musicaux : la répétition motivique dans l’Ondin, la forme lied dans La colombe des bois, l’agencement de mouvements classiques (dont le Scherzo) dans le Rouet d’or, mais aucun d’eux ne possède de forme développée propre : Dvorak laisse courir son imagination, au risque de créer d’artificiels ponts harmoniques traînant en longueur mais innove profondément au niveau de l’orchestration et de la narration. Cette musique à programme reste donc d’une fraîcheur indéniable plus de cent ans après sa création.

Parlons-en de l’orchestration, puisque Charles Mackerras parvient à la magnifier sans jamais donner dans la démonstration scolaire : elle évolue d’un poème à l’autre, fait appel à des combinaisons sonores entendues parfois ça et là chez Tchaïkovski ou César Franck (usage de la clarinette basse et/ou du cor anglais), mais exploitées différemment, notamment au niveau de la couleur, jouant du clair-obscur avec un rare brio. On voit apparaître un deuxième tuba ad libitum dans L’Ondin, la percussion est très présente, les clarinettes surexposées et les cordes sont à de nombreuses reprises utilisées à contremploi (en outre, Dvorak joue sur le ponticello, les pizz et les sourdines avec un rare bonheur). Chaque poème voit le recours à des couleurs et des images orchestrales particulières, sans que l’attention de l’auditeur ne se relâche.

On reste interdit à l’écoute de la Sorcière de Midi, tant ce poème symphonique plonge à la fois au coeur du répertoire musicale du passé (Liszt, mais aussi Beethoven) et annonce la musique à venir. Et c’est là toute la science de Mackerras, dont la science innée de la musique tchèque lui donne l’occasion de faire découvrir comment Janacek et Gustav Mahler pointent en-dessous des harmonies classiques de Dvorak. Confondante de justesse, de rythme et de précision, la battue de Mackerras ramène ce répertoire à la modernité qu’il n’aurait jamais dû quitter. La Philharmonie tchèque, déchaînée, ne laisse aucun détail de côté et ménage entre deux accès d’une sauvagerie brute, des évocations de la nature aussi douces que le chant d’un clair ruisseau.

Bref, on l’aura compris, pour notre part, il s’agit peut-être du plus bel enregistrement de cette année, une somme de savoir-faire et de savoirs résumée sur quatre plages trop courtes, magnifiée par une prise de son exceptionnelle et qui donne à entendre et à regretter comme jamais l’art de Charles Mackerras, le plus Tchèque de tous les Australiens et sans doute l’un des derniers grands musiciens de notre époque. Un monument qu’il convient de saluer comme il se doit, c’est-à-dire en l’écoutant et en le réécoutant.

- Antonin Dvorak (1841-1904) : Poème symphoniques.
- Philharmonie Tchèque
- Charles Mackerras, direction
- 1 CD Supraphon SU 4012-2. Enregistrement : Rudolfinum, Prague (2001, 2008, 2009).



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